La Terre aux loups Leurs bêtes fatiguées...

Robert Margerit, La Terre aux loups, Phébus, « Libretto », 2000, p. 335-336.

© Luc Arrou, Marie-Paule Desmoutiers Menard

Leurs bêtes fatiguées gravissaient lentement la pente en haut de laquelle le soleil se couchait derrière Lern. Les toits rosis, les frondaisons, se découpaient sur une poudre pourpre et dorée. La maison était haute de ce côté, car elle avait deux étages au-dessus de la cuisine, des pièces de service et des chambres des Masbatie, donnant toutes de plain-pied dans la cour.
À droite, la vieille tour sous son lierre attirait les essaims d’oiseaux cherchant leur abri nocturne. À gauche, on voyait le jardin de fleurs, avec son mur bas par-dessus lequel jaillissaient les hampes des roses trémières. Les chevaux hennissaient, saluant l’écurie.
— Tu repartiras, un jour, dit tout à coup Céline.
— Peut-être. Je t’emmènerai, si tu veux.
— Je ne sais pas. j’ai toujours été ici, Joachim, écoute ! Je ne voudrais pas être séparée de toi, maintenant que je t’ai connu. Je suis si heureuse, à présent ! J’aurais trop de chagrin. Si tu veux rester, je te donnerai ma part du domaine, je te donnerai tout, tu seras le Maître.
— Je n’ai pas besoin de ça, dit-il avec sa galanterie souriante et légère. Tu es bien trop ravissante pour que l’on ait envie de te quitter.

Robert Margerit, La Terre aux loups (Leurs bêtes fatiguées...)
© Luc Arrou, Marie-Paule Desmoutiers Menard

À propos de La Terre aux loups

La Terre aux loups, chronique d’une famille de hobereaux dans le Limousin du XIXe siècle, est généralement considéré comme le plus ambitieux, voire le plus dérangeant, des romans de Robert Margerit.
Un homme, le colonel Lucien de Montalbert, retourne sur la terre de ses ancêtres après la défaite de Waterloo et aspire enfin à trouver la paix. Mais trop d’années à se battre lui ont donné le goût obscur de tuer. Et un de ses enfants après lui recourra au meurtre pour assouvir ses désirs et son besoin de revanche…

(Libretto)

Il existe souvent des liens entre la réalité des lieux et les noms imaginés par Robert Margerit. Aux confins du Limousin et du Périgord, entre Thiviers et Châlus, sur la commune de Saint-Pierre-de-Frugie, apparaît le château de Montcigoux (Lern dans le roman). Cette demeure datant du XIIe siècle, dont il ne reste que sa tour ronde et sa chartreuse du XVIIe siècle, a été le théâtre d’une sombre histoire, comme le précise Robert Margerit dans sa postface à l’édition Gallimard de 1958 :

Je crois devoir dire que les trois principaux personnages de ce livre ne sortent pas de mon imagination. Céline, Joachim et Arthur de Montalbert ont vécu sous un autre nom.
Leur dramatique histoire se retrouve dans les annales locales. Elle a en particulier fourni à un journaliste de Limoges : A. Valérie, un reportage publié en avril 1933 par le Courrier du Centre.
Ce reportage qui se limite à la part caractérisée de la tragédie, m’a servi de guide pour les derniers épisodes du roman. Je me suis appuyé sur les renseignements recueillis par A. Valérie auprès des rares témoins survivants en 1933. Partant de là, j’ai induit, déduit, parfois supposé. Cependant les grands faits significatifs — le départ et le retour des deux frères aînés, leur fin, l’affaire des bœufs, les découvertes macabres — sont, sinon dans le mot-à-mot, du moins dans l’essence de leur description, tels que le reportage les a précisés.
Hormis ces faits certains, le reste du livre demeure un roman ; il est formé d’hypothèses. J’espère qu’elles ont paru plausibles.

Bonus

  • MP3 - 1.2 Mo
    Cet extrait de La Terre aux loups (Leurs bêtes fatiguées...) lu par François Gilardi
    © Les Amis de Robert Margerit
  • Robert Margerit, description de Céline
    Céline de Montalbert pour le visage, voir Alberte de Rubempré dans le Stendhal d’Alain. Brune à peau claire. Œil et cheveu très noir. Corps mince, souple, la hanche fringante. Et cependant pleine dans ses formes mais sans lourdeur.
    © Les Amis de Robert Margerit

Localisation

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