Les voyages de Delacroix en Limousin

Lettres de Eugène Delacroix (1815 à 1863), recueillies et publiées par M. Philippe Burty, A. Quantin, 1878, p. 42-43 (disponible sur Gallica).

Journal de Eugène Delacroix, tome troisième : 1855-1863, Plon, 1893 (disponible sur Gallica).

A Pierret,

Souillac, 20 octobre 1820,

Mon cher ami, j’ai reçu ta lettre la veille de mon départ pour ici. C’était le soir, j’avais déjà fait mon sacrifice et je n’espérais plus rien avoir de vous autre dans la Charente. Je ne te dis donc pas le plaisir que j’ai ressenti. Je lisais et je relisais, et ce fut une des occupations de ma route. Quand j’ouvre ta lettre, je suis comme un homme à qui le froid fait venir des larmes dans les yeux qui obscurcissent sa vue devant un beau paysage...

Je suis dans le pays de mon beau-frère. Il n’est pas de prévenances dont je ne sois comblé. Ce sont de bien bonnes gens et qui font des cuisinages qui n’en finissent point. Les repas durent quatre heures, parce que sur le déclin les souvenirs d’enfance se réveillent et ouvrent les cœurs des sœurs et des frères qui sont très ridés, éloignés les uns des autres. Et puis la politique a ses tons. Mon beau-frère a des prétentions à la députation. Je ne crois pas qu’il soit nommé ici cette année. Peut-être le sera-t-il dans la Charente...

Je suis dans la plus belle vallée qui se puisse imaginer. J’espère rapporter d’ici quelques belles vues. Le voyage de la forêt ici a été pour moi bien charmant. J’ai traversé une partie du Limousin et ce sont là véritablement des choses agréables. Ce ne sont que montagnes immenses tapissées jusqu’en haut de vertes prairies. De grands rochers de granit rouge, noir, gris, qui sont suspendus sur votre tête. Les aspects varient à chaque pas. La tête et les regards sont sollicités de tous côtés. Ces vues magnifiques vous échappent avant qu’on ait pu les fixer. Le cheval de poste et le postillon peu sensibles aux belles vues, vous entraînent impitoyablement. Tout au fond de ces flancs de montagnes si hautes et si rapides, coulent à flots clairs ou écumants de petites rivières qui serpentent émaillées dans des bords plantés d’aunes et de peupliers ou qui tombent en cascades qu’on entend de loin. Point ou presque pas d’habitations. Quelques chalets noirs et isolés suspendus aux coteaux. Il faut voir là s’en donner les bœufs et les chevaux et les moutons. Ils vont là où l’herbe les attire ; ils montent et descendent sans gêne et vont tout à loisir se baigner. Ah ! j’ai éprouvé autant de regrets que de jouissances. Mais il faut y passer des mois entiers pour y trouver à recueillir quelques fruits. Un croquis ne peut suffire. Les contours de ces belles montagnes bleues sont si coulants et si variés, si fins, si fugitifs, qu’il y faudrait une étude assidue...

Eugène Delacroix, lettre à Pierret, 20 octobre 1820

L’œuvre et le territoire

S’il semble que Nicolas Poussin ait séjourné en Limousin et plus précisément au Saillant, sur les bords de la Vézère (selon Marie Henriot dans son article « Les peintres de paysage dans la région limousine et marchoise (Haute-Vienne, Corrèze, Creuse » pour le tome 57 du Bulletin de la Société scientifique historique et archéologique de la Corrèze citant l’érudit local Poulbrière), Eugène Delacroix apparaît bien être le premier peintre à s’intéresser pleinement, véritablement aux paysages limousins.

C’est en 1820, alors âgé de 21 ans, que le jeune artiste découvre la région. Il a l’habitude de passer ses étés en Charente, dans la région de Saint-Amant-de-Boixe. Mais en cette année 1820 il est touché par la fièvre. Bien que fortement affaibli, une fois venu octobre, Eugène Delacroix entreprend de quitter sa forêt de Boixe pour se rendre à Souillac, dans la famille des Verninac. L’objectif de ce voyage est de rejoindre sa sœur Henriette, l’épouse de Raymond de Verninac de Saint-Maur. Pour se rendre dans le Quercy, Delacroix traverse le Limousin, par Limoges et Brive. Arrivé à Souillac, il entreprend de mettre sur papier toutes ses impressions à travers cette lettre adressée à son ami Pierret à la date du 20 octobre 1820.

Eugène Delacroix fait un bilan du Limousin comparable à celui d’Arthur Young. Il en apprécie les mêmes choses. Tout comme l’agronome anglais, il décrit une région faiblement peuplée, recouverte de bois et de prairies. Il montre un réel intérêt pour le paysage et aimerait en rapporter quelques vues si son état le lui permettait. Malheureusement la fièvre ne le quitte pas. Un mois plus tard, désirant rentrer à Paris, il doit, pour ce faire, reprendre la route de la forêt de Boixe. Le jeune peintre entreprend donc une seconde traversée du paysage limousin à l’issue de laquelle il donne ses impressions à son ami Soulier, dans une lettre commencée le 22 octobre à Souillac et achevée le 24 novembre 1820 :

24 novembre 1820

Ce Souillac que tu vois en tête de ma lettre est le pays de mon beau-frère où j’ai été passer un mois, à peine guéri de ma fièvre, languissant encore et faible comme une pauvre herbe sans soutien. Je suis parti de la Forêt pour m’y rendre. [...] Cependant le temps pressait ; il fallait retourner à Paris. Mon neveu devant rentrer au collège, moi je voulais retourner absolument. Je pensais que le changement d’air me guérirait peut-être. Je partis donc avec ma sœur et mon beau-frère. A Limoges, impossible d’avoir place dans courrier ni diligence. Par Bordeaux, autre impossibilité. Le croirais-tu ? nous dûmes retourner à la Forêt et faire plus de soixante lieues. N’oublie pas toujours que cette lettre commencée, cette maudite lettre était emballée, encaissée à la Forêt. Nous n’eûmes d’autre ressource que de nous décider d’aller avec nos chevaux et notre voiture à petites journées jusqu’à ce que nous trouvions place dans quelque chose. Après bien des traverses, j’arrive enfin à Paris aussi fiévreux qu’auparavant. Il est vrai que maintenant elle me laisse quelques jours de bon. Mais quand elle revient, adieu peinture, adieu tout. Il faut tout quitter. Tu vois ma misère.

[...]

... Je me suis un peu appliqué à l’aquarelle ces vacances. J’ai vu des montagnes magnifiques en traversant le Limousin. J’ai vu des pays admirables, mais tu manques à tout cela, et les impitoyables postillons ne s’embarrassaient d’autre chose que d’arriver au relais au mépris de mes extases.

Lettres de Eugène Delacroix (1815 à 1863), recueillies et publiées par M. Philippe Burty, A. Quantin, 1878, p. 48-49.

Si au terme de ce voyage Delacroix n’a, semble-t-il, laissé aucune œuvre réalisée en Limousin, ce n’est visiblement qu’à contre-cœur. Son engouement pour la région est bien présent, et si la maladie ne l’en avait empêché, on trouverait sûrement aujourd’hui plusieurs œuvres de Delacroix représentant une forêt ou une prairie limousine.
Outre ses lettres, il est aussi possible qu’une fois rentré à Paris, l’artiste fasse part à ses condisciples de ses impressions sur la région. Son voyage peut être un point de départ dans la conscience artistique du Limousin. Une conscience qui s’affirme dix ans plus tard, lorsque Jules Dupré présente au Salon les premières vues prises dans le Limousin.

S’il n’indique pas dans sa correspondance de 1820 où il réside précisément, Eugène Delacroix nous l’apprend dans son journal de l’année 1855, année où il entreprend un voyage qui l’amène à nouveau dans le Quercy et à parcourir, trente cinq ans après ses premières impressions, le Limousin.
Ainsi, ce n’est pas à Souillac même qu’il est accueilli mais au château de Croze, aujourd’hui sur la commune de Sarrazac, à moins de cinq kilomètres de la frontière entre Lot et Corrèze. Valérie Rousset, dans la notice qu’elle dresse de ce château, précise :

Le peintre occupe alors la chambre qui devint plus tard la bibliothèque, d’où l’on peut voir à la fois Turenne et Cavagnac qui furent les sujets de ses dessins.

Valérie Rousset, « Le château de Croze » pour patrimoine.midipyrenees.fr

Trente cinq ans plus tard, il reprit le chemin du Limousin. Voyage mélancolique : sa sœur et son beau-frère étaient morts et il allait revoir des lieux peuplés de chers souvenirs. La propriété du Quercy appartenait toujours à la famille de Verninac et il y était l’hôte d’un magistrat du ressort de Limoges, François de Verninac, président du tribunal de Tulle.

note de M. Louis Lacrocq pour la Société archéologique et historique du Limousin.

Paradoxalement, Étienne Moreau-Nélaton évoque encore plus rapidement le second séjour d’Eugène Delacroix en Limousin en 1855 (second tome de Delacroix, raconté par lui-même : étude biographique d’après ses lettres, son journal, etc, 1916, p. 162) que le premier (tome 1, p. 37-38), alors que c’est au cours de ce voyage qu’il découvre le plus la région, évoquant dans son journal les visites qu’il fait de Limoges, de Brive et de Turenne (dont il fait une esquisse en marge de son journal). Surtout, c’est de cette année 1855 que nous provient le « témoignage pictural » de la présence du peintre en Limousin, avec une Vue panoramique d’une plaine avec des montagnes dans le lointain ; entre Brive et Souillac.

Localisation