L’Ironie du sport Les Rideaux de Tulle

Antoine Blondin, « Les Rideaux de Tulle » dans L’Ironie du sport (Éditions François Bourin, 1988) ; Antoine Blondin, Robert Laffont, Bouquins, 2004 [1991], p. 1479-1480.

© Robert Laffont

TULLE. — Dans la cité corrézienne, le rideau vient de tomber sur l’un de ces drames dont le Tour de France est fertile à tous les niveaux de la course. Celui-là se situe au plus haut, au plus dense. Il semblait s’inscrire dans une fatalité qui avait montré le bout de son nez à Merlin-Plage, s’était affirmée au Touquet, s’était confirmée dans les Pyrénées. On en attendait le dénouement, sans cesse différé par l’obstination héroïque du personnage principal, Bernard Thévenet, précédent vainqueur de l’épreuve, et par le judicieux machiavélisme psychologique de son metteur en scène, Maurice De Muer.

Comme a dit l’écrivain local : « Tulle est une ville prenante. Elle a de quoi attirer et retenir. » Pour nous, elle aura donc retenu (provisoirement) Thévenet. Sur le tas, comme dans les chaumières. On peut mesurer l’étendue de la désespérance qui doit peupler sa chambre hospitalière, cependant que le soleil estampille d’un sceau doré le manège qui va continuer de tourner sans lui. Il y a un an, il s’apprêtait à recevoir la consécration suprême d’un peuple et de son président, portés sur les Champs-Elysées. Aujourd’hui, il peut se croire au fond d’un gouffre.

Mais qu’il ait le courage de remonter plus avant que les Champs-Elysées. Il y a deux ans, il nous quittait de la même façon, sur le bord de la route, au pied d’un transformateur électrique, dans une vallée alpine. Voyez comme ce transformateur le transforma, en douze mois. Alors pourquoi ne pas imaginer que, dans le même laps de temps, l’hépatite virale, dont on le présume atteint, l’aura fait pareillement virer, dans un sens que l’unanimité sportive espère bénéfique.

Une sorte de loi des péripéties communicantes, qui tend peut-être à maintenir constant le taux que l’enthousiasme dégage, a voulu que dans la descente de cette côte, à la sortie de Souillac, que le malheureux champion chevronné n’avait pu réussir à gravir jusqu’au bout, un champion en herbe se révèle, en la personne d’Hubert Mathis. Pour lui, le rideau se lève. Car il est bien rare que le pouvoir exaltant d’une victoire sur le Tour, fût-elle partielle, reste sans lendemain. Son échappée fut foudroyante, constante, accomplie. Même lorsque les ténors s’appliquèrent rondement à le prendre au sérieux, il devint mathématique qu’ils n’arriveraient pas à mater Mathis. Pour celui-ci c’était la Saint-Hubert et, paradoxalement, les chasseurs en étaient pour leurs frais. Une aimable carrière s’ouvre, sans doute, devant lui si, précisément comme nous disons dans notre jargon, il ne tombe pas en rideau.

C’est cette image, plutôt réconfortante, que je vais emporter tout à l’heure en prenant le train pour Montréal ; enfin, je m’entends, car je vois, avec nostalgie, le rideau de Tulle tomber pour moi aussi. A une plus petite échelle aux incidences de minimes. Décidément, on ne parle pas en vain de doubles rideaux.

Antoine Blondin, (Les Rideaux de Tulle) in L’Ironie du sport
© Robert Laffont

L’œuvre et le territoire

L’étape qui amène les coureurs à Tulle dans cette édition 1976 du Tour de France connaît « l’un de ces drames dont le Tour de France est fertile à tous les niveaux de la course » : Bernard Thévenet abandonne, victime d’une hépatite virale.

Mais si le rideau se baisse pour ce « champion chevronné » qui n’a pu gravir jusqu’au bout une côte du côté de Souillac, dans le Lot, un autre se lève pour le « champion en herbe » Hubert Mathis, vainqueur de l’étape, auteur d’une échappée « foudroyante, constante, accomplie ».

Mais le rideau se baisse aussi sur ce Tour de France pour Antoine Blondin : 1976 est une année olympique et le chroniqueur sportif quitte Tulle pour se rendre à Montréal.

À propos de L’Ironie du sport

De 1954 à 1982, Antoine Blondin écrit des chroniques sportives pour le journal L’Équipe, suivant notamment le Tour de France, des mondiaux d’athlétisme, divers Jeux olympiques et autres matchs de rugby ; il écrira durant ces années plus de sept cents chroniques, consacrées à plus de vingt sports, et l’Ironie du sport, publié en 1988 aux Éditions François Bourin, permet de se rendre compte de cette diversité et de son talent.
En effet, la chronique sportive est un exercice où il excelle, montrant non seulement un goût évident pour les différents sports qu’il traite ainsi que des connaissances techniques indéniables, mais faisant preuve également d’un style formidable, la langue se mettant alors au service du sport, les titres de ses chroniques prenant régulièrement l’aspect d’un jeu de mot.

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