Les enchantements corréziens de Gaston Vuillier

Le musée du Cloître de Tulle vous propose de (re)découvrir, de manière assez exceptionnelle, pendant près d’une année, du 15 février 2017 au 6 janvier 2018, l’une des richesses de ses collections...

Le musée du Cloître conserve en effet un fonds important lié à Gaston Vuillier, artiste peintre, dessinateur et voyageur, dont l’œuvre et le nom restent intimement mêlés à la Corrèze et au village de Gimel-les-Cascades.
Ce fonds est aujourd’hui constitué de trente-sept dessins, trois gravures, un autoportrait (peinture à l’huile sur bois), deux grands tableaux de paysages (dépôts du Centre national des Arts plastiques) et cinq livres illustrés. En 1900, la ville de Tulle acquiert un premier ensemble de dessins accompagnant le reportage en trois parties que Gaston Vuillier propose en 1899 à la revue Le Tour du monde : « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze ».
Restaurées en 2012, ces œuvres sur papier restent néanmoins fragiles et particulièrement sensibles à la lumière, et pour cette raison ne peuvent être exposées de manière permanente. Ce nouvel accrochage est l’occasion de les découvrir une nouvelle fois et de partir à la rencontre des figures que Gaston Vuillier appelle les magiciens et sorciers de la Corrèze, ces personnages hauts en couleurs et pourtant discrets, qu’il apprend à connaître, gagnant leur confiance au fil du temps...

Je songeais à ces hommes si réservés d’ordinaire, auxquels j’avais fini par inspirer confiance et me dévoilaient chaque jour un peu de leur âme inquiète et troublée.
Et les veillées se succédaient...

Gaston Vuillier, « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze », Le Tour du monde, n° 43, 28 octobre 1899.

« Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze »

« Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze » est le deuxième des trois reportages que Gaston Vuillier consacre à la Corrèze pour la revue Le Tour du monde, après « En Limousin » (1893) et avant « le Culte des fontaines en Limousin » (1901). Ce long reportage, publié sur trois livraisons à la fin de l’année 1899, les 28 octobre puis 4 et 11 novembre, est remarquable à plus d’un titre, répondant pleinement à la préoccupation du fondateur de la revue, Édouard Charton, quant à la qualité des gravures accompagnant les reportages.

Il paraîtra naturel que nos efforts tendent à donner aux gravures du Tour du monde une importance égale à celle du texte même. Si dans les œuvres poétiques ou romanesques les gravures ne sont qu’un ornement, dans les relations de voyages elles sont une nécessité. Beaucoup de choses, soit inanimées soit animées, échappent à toute description : les plus rares habiletés du style ne parviennent à en communiquer à l’esprit des lecteurs qu’un sentiment vague et fugitif. Mais que le voyageur laisse la plume, saisisse le crayon, et aussitôt, en quelques traits, il fait apparaître aux yeux la réalité elle-même qui ne s’effacera plus du souvenir.

« Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze » n’échappe pas à ce souci : Gaston Vuillier accompagne son récit, au ton enlevé, de dessins au crayon et à l’aquarelle superbes, compositions travaillées où les effets de clair-obscur sont mis au service de l’effet saisissant voulu.
Il propose une véritable enquête consacrée aux « médecines », rites et croyances locales, rendant ainsi compte par le dessin et l’écrit, indissociables, de ses rencontres et discussions avec différents metzes ainsi que des procédés que ceux-ci mettent en œuvre aussi bien pour guérir que pour envoûter. Le récit donne le contexte des scènes représentées, cite les lieux, les personnages, les circonstances des rencontres...

Installé à Gimel-les-Cascades, lieu enchanteur qui l’avait fasciné lors de sa découverte à l’occasion de son reportage « En Limousin », Gaston Vuillier va au contact des habitants, participe aux veillées conviant parfois aussi autour de son propre foyer. Mais, il ne se contente pas de ce qu’il peut découvrir à Gimel et dans ses alentours proches. Il se rend ainsi notamment sur le plateau de Millevaches, découvrant Bugeat, Tarnac, Treignac, Saint-Merd...

Gaston Vuillier, Le plateau de Millevaches
Photo : Jean-François Amelot, Seilhac.
© Ville de Tulle – Musée du Cloître

Puis, çà et là des troupeaux paissaient, la dent sur l’herbe, en des pacages maigres rayés de minces canaux aux luisants d’acier. Plus haut, aux approches des sommets, sur des pentes mamelonnées, des vapeurs s’exhalaient des prés et des ruisseaux, elles flottaient en écharpes bleuâtres sur la pourpre des bruyères mortes.

[...] Dans les pacages, au milieu des brumes, se meuvent confusément des fantômes ; ce sont les bergers recouverts de la cape de laine blanche filée par les femmes dans les veillées d’hiver et tissées sur la plateau. La région est si froide, si venteuse, le sol si misérable, le bois si rare, que les habitants des fermes et les bergers se réunissent pour veiller dans les écuries réchauffées par le bétail.

Gaston Vuillier, « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze », Le Tour du monde, n° 45, 11 novembre 1899.

À travers cette description du plateau de Millevaches, Gaston Vuillier rend compte d’un milieu hostile, dur, majestueux aussi, mais ô combien propice aux craintes et aux croyances les plus primitives...

https://vimeo.com/205187685
CC by-nc-nd AVEC en Limousin
Gaston Vuillier, Le type liguroïde
Photo : Jean-François Amelot, Seilhac.
© Ville de Tulle – Musée du Cloître

Gaston Vuillier s’inscrit dans les préoccupations de son siècle, marqué, du point de vue des sciences, par la compréhension des origines de l’homme et la classification des espèces et des races. Dans le Limousin qu’il observe, il cherche des survivances, les origines d’un monde disparu. Il décrit l’aspect physique des habitants les rattachant à ce qu’il appelle « le type liguroïde ». Il fonde son intuition sur une théorie développée par certains géographes du XVIIIe siècle, qui avaient imaginé que le monde, à l’origine, était fait d’une chaîne montagneuse unique, bouleversée par la suite et dont certaines régions seraient les vestiges. Débutant par l’Andorre, qui, selon lui, est un fragment de ce vaste territoire disparu, il trouve en Limousin un conservatoire, exemplaire à ses yeux, des temps les plus anciens.

Ici, en dehors de l’empreinte sauvage que donnent aux montagnards les bois, les torrents et les nuées, nous constatons d’abord l’action manifeste de lois ataviques. Dans une étude très sérieuse et très savante sur les races humaines du plateau central, publiée par le Bulletin archéologique de la Corrèze, M. Roujou a établi que les points culminants de la région corrézienne servirent d’asile aux plus anciennes races de l’Occident.

Il a découvert, au milieu de populations supérieures ayant pénétré plus tard, la présence de types humains d’une extrême infériorité et remontant, vraisemblablement, à une antiquité très haute. [...]

Il m’a été facile d’en reconnaître moi-même des individus dont les principaux signes distinctifs sont : les cheveux noirs, rudes, plantés droits, les yeux obscurs et bridés, la peau jaunâtre.

En certaines régions stériles de la montagne, et çà et là dans les pentes inférieures, on retrouve, dans plusieurs hameau, le Liguroïde au type caractéristique, dont le naturel a conservé la cruauté, la bestialité et la rapacité des vieux ancêtres. Comme leurs aînés ils sont farouches, taciturnes, méfiants ; longtemps ils demeureront ennemis de tout progrès.

[...]

Ce mélange de races barbares, cette persistance d’impulsions primitives nous expliquent pourquoi les superstitions et les légendes du Limousin n’offrent point la poésie nébuleuse et attachante qui les distingue dans la Bretagne celtique. Et pourtant quels paysages mieux que ceux de la Corrèze pour éveiller la poésie ! Mais l’atavisme dirige plutôt ces races vers la sorcellerie et la magie noire, vers l’effroi des nuées et des tempêtes, vers des conceptions d’épouvante.

Gaston Vuillier, « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze », Le Tour du monde, n° 43, 28 octobre 1899.

Ainsi, c’est sur le plateau de Millevaches, par un jour d’hiver quelque peu sordide, que Gaston Vuillier rencontre, entre Bugeat et Tarnac, le sorcier Vauzanges, le plus célèbre sorcier de la Corrèze dont la renommée s’étend jusque dans les départements voisins.

L’imagination populaire lui prête des pouvoirs occultes extraordinaires. On affirme que, braconnant un matin, il fut surpris par les gendarmes qui se mirent à ses trousses, et, comme il allait être pris, il se retourna. On ne sait par quel prodige les gendarmes aussitôt s’arrêtèrent net, comme pétrifiés. Mais ce n’est pas tout : le sorcier s’assit sur un tertre, leva la main, et les gendarmes se prirent à danser, tournant sur eux-mêmes, entraînés malgré eux en un mouvement de valse folle. Vauzanges, après les avoir considérés un moment, se leva, remonta sur sa cime voilée de nuées, et vers le soir seulement il redescendit pour les délivrer. Éperdus, haletants, les gendarmes s’en allèrent. Ils atteignirent Bugeat avec beaucoup de peine. Plus jamais ils ne cherchèrent noise au sorcier.

Gaston Vuillier, « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze », Le Tour du monde, n° 45, 11 novembre 1899.

Autre figure majeure de « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze », le fameux meneur de loups que Gaston Vuillier rencontre au château de Pebeyre sur la commune de Saint-Pardoux-la-Croisille, à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Gimel-les-Cascades.

Il correspondait bien au type légendaire qui gouverne les bêtes démones et exerce l’antinagualisme. On sait que la croyance au « nagualisme », ce pacte étrange conclu entre l’homme et l’animal, est commune à bien des peuples qui n’ont jamais eu entre eux aucun contact.

[...]

Notre homme possède, dit-on, un grand empire sur le loup. Par ses exorcismes ou ses incantations il l’écarte des troupeaux, il « l’enclavèle », selon l’expression limousine. A sa présence le loup s’enfuit, la gueule béante, dans l’impossibilité de mordre ; sa cruauté resterait ainsi paralysée jusqu’au moment où il a traversé un cours d’eau.

Gaston Vuillier, « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze », Le Tour du monde, n° 44, 4 novembre 1899.

Le dessin le plus marquant du reportage « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze » est sans conteste celui où Gaston Vuillier donne à voir le traitement que le metze Chazal, forgeron de son état, prodigue à un jeune enfant... Le récit en est, par ailleurs, tout autant saisissant...

MP3 - 2.7 Mo
« Le martèlement de la rate » lu par Guy Emery
Texte original de Gaston Vuillier lu par Guy Emery ; enregistrement réalisé en partenariat avec BRAM FM, janvier 2017.
© Ville de Tulle – Musée du Cloître

Le mot metze, meige en vieux français, désigne, en patois limousin, tout à la fois le médecin, le mage et le magicien. L’étymologie du nom est assez obscure.

Quoi qu’il en soit, l’un d’eux, Chazal, exerça longtemps le métier de forgeron. Un peu partout, le forgeron, familier du feu, passe pour manier des forces occultes, probablement vieux souvenirs ataviques des Cabires, compagnons de Vulcain dans les fournaises de l’Etna. On dit celui-ci en possession de certains secrets transmis par ses ancêtres, qui lui permettent de guérir nombre de maladies et surtout la fièvre intermittente. […]

Chazal fut donc un metze renommé ; il est vieux aujourd’hui, rarement il exerce. D’ailleurs, la fièvre intermittente qu’il traitait autrefois avec le plus grand succès, dit-on, et qui était en quelque sorte endémique dans la Corrèze, tend à disparaître complètement.

Gaston Vuillier, « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze », Le Tour du monde, n° 43, 28 octobre 1899.
Gaston Vuillier, Le metze Chazal
Photo : Jean-François Amelot, Seilhac.
© Ville de Tulle – Musée du Cloître

Les mystères des eaux

L’adoration des fontaines et les pratiques qui l’accompagnent, nous font assister aujourd’hui encore aux plus naïves, aux plus ingénues et aux plus antiques cérémonies pratiquées par les hommes.

Gaston Vuillier, « Le Culte des fontaines en Limousin », Le Tour du monde, n° 37, 14 septembre 1901.

Deux ans après « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze », la revue Le Tour du monde publie un nouveau reportage de Gaston Vuillier. En trois livraisons, les 14, 21 et 28 septembre 1901, « le Culte des fontaines en Limousin » passe en revue les bonnes fontaines limousines, leurs légendes, les cultes qui y sont pratiqués...

Son but dans ce nouveau reportage est de mettre en lumière les rites caractéristiques dont elles sont l’objet, de nous appliquer à en dégager le sens et de signaler des survivances qu’elles nous apportent de vieux cultes abolis. Il va ainsi parcourir le Limousin pour rendre compte des divers rites et pèlerinages qui entourent certaines de ses fontaines ou de ses sources.

Abandonnant les considérations générales sur le grand passé de ce culte, nous allons maintenant prendre le bâton du voyageur. Nous irons, à travers ce vieux pays, nous asseoir au bord des sources, nous mêlant à la foule fervente qui vient adorer l’eau, comme aux temps primitifs.

Gaston Vuillier, « Le Culte des fontaines en Limousin », Le Tour du monde, n° 37, 14 septembre 1901.

Gaston Vuillier évoque notamment les Bonnes-Fontaines, près de Cussac :

Nous avons en Limousin les Bonnes-Fontaines, près de Cussac, où les fervents vont se livrer à des ablutions fortifiantes, et la source de Bonnefond dont nous avons signalé la puissance aux yeux de nos paysans.

Gaston Vuillier, « Le Culte des fontaines en Limousin », Le Tour du monde, n° 38, 21 septembre 1901.

Le culte des bonnes fontaines perdure encore de nos jours, notamment du côté de Cussac, comme le montre ce documentaire de dix-huit minutes réalisé en 2012 par Jean-Paul Faure, Jean-Pierre Cavaillé et Jean-François Vignaud, pour l’IEO Limousin et la 7àLimoges. Comme le faisaient avant elle sa mère, sa grand-mère, son arrière-grand-mère, Raymonde Pragout pratique encore le rituel de « mettre de part » permettant de désigner à des personnes souffrantes, qui lui en font la demande, les bonnes fontaines vers lesquelles elles doivent faire leurs dévotions pour apaiser leur mal.

https://vimeo.com/209351830/7be443e368
Un documentaire de 18 minutes en occitan (sous-titré en français) réalisé en 2012 par Jean-Paul Faure, Jean-Pierre Cavaillé et Jean-François Vignaud.
Comme le faisaient avant elle sa mère, sa grand-mère, son arrière-grand-mère, Raymonde Pragout pratique encore le rituel de « mettre de part » permettant de désigner à des personnes souffrantes, qui lui en font la demande, les bonnes fontaines vers lesquelles elles doivent faire leurs dévotions pour apaiser leur mal. Elle détaille pour nous les rites et les gestes à suivre afin d’assurer la réussite de l’opération.
À retrouver sur le site de la 7àLimoges : http://www.7alimoges.tv/En-Lemosin-Le-pays-des-bonnes-fontaines_v813.html
© IEO Limousin / 7aLimoges
© Droits réservés
© Institut d’études occitanes du Limousin

Mais, déjà dans « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze », Gaston Vuillier s’intéresse aux bonnes fontaines, évoquant leurs « origines », en présentant et représentant certaines, dont celle qui se trouve près de Bugeat et qui constitue à ses yeux le seul intérêt du bourg...

Rien à conter sur Bugeat, qui devint notre centre de ralliement sur ces hauteurs.

Dans le voisinage, sur une pente, sourd la fontaine sacrée de Saint-Pardoux, réputée pour guérir les maux d’yeux. C’est tout ce que la petite ville semble offrir d’intéressant.

Gaston Vuillier, « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze », Le Tour du monde, n° 45, 11 novembre 1899.

De nombreuses fontaines sacrées ponctuent le territoire limousin ; encore faut-il savoir lesquelles visiter...
Gaston Vuillier s’attache donc à rendre compte des différents procédés permettant de définir à quel saint se vouer, à quelle fontaine doivent se faire des ablutions, doivent aller les offrandes...

Cependant nous revenons vers la chaumière de la Doronis. Elle est rentrée. Mme L... lui explique le but de ma visite : un enfant malade pour lequel je désire connaître la fontaine sainte à laquelle je dois le conduire. Elle ravive le feu, dans lequel elle place quelques morceaux de charbon de bois de fusain ou de peuplier cueillis selon certains rites et avant l’aube, la nuit de la Saint-Jean, et remplit d’eau un vase réservé à ce genre de consultation.

Et tandis que les charbons s’allument, elle se met en prière devant le foyer. Elle invoque les saints. Puis, un à un, elle prend avec ses doigts les morceaux incandescents et les projettent vivement dans l’eau qui siffle et bouillonne, en leur donnant à chacun, au fur et à mesure, le nom du saint qui préside à une fontaine sacrée. Le vase est placé sur ses genoux, un léger mouvement qu’elle lui imprime agite l’eau. La Doronis murmure toujours ses prières, et, tandis que certains de ces charbons tombent au fond du vase, deux d’entre eux restent à la surface. Ceux-là vont indiquer les deux pèlerinages différents auxquels il faudra se rendre pour immerger l’enfant, si c’est une fontaine à immersion, ou le laver si elle est destinée aux ablutions.

Telle est la consultation de la braise.

Gaston Vuillier, « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze », Le Tour du monde, n° 45, 11 novembre 1899.

Ainsi, il rend notamment compte d’une consultation de la braise et d’une étrange veillée qui donne également lieu à un dessin saisissant.

L’enfant, très pâle, était retenu dans son berceau, selon la coutume limousine, par des bandelettes entre-croisées. Alentour, dans le pauvre logis aux murs bitumeux, quelques femmes couvertes de capes sombres s’entretenaient à voix basse. À la lueur du chaleil de fer, la vieille lampe romaine, d’autres s’occupaient à peser quatre chandelles qu’elles rognaient l’une après l’autre pour en rendre le poids exactement égal. Ceci fait, à l’aide de suif fondu, elles adaptèrent les chandelles aux quatre montants du berceau, les baptisèrent chacune du nom d’un saint, puis elles les allumèrent toutes en même temps, et, devant chacune d’elles, une femme se mit en prière.

On n’entendit plus ensuite que les plaintes de l’enfant tout pâle dans son berceau et les voix murmurantes des femmes. Les cierges lentement se consumaient, la cire épandait ses larmes d’ivoire le long des montants, où elles se figeaient en stalactites, et les matrones, immobiles dans leurs capes sombres [sic], marmottaient toujours. Puis la flamme d’un cierge se prit à vaciller, sa mèche fumeuse se renversa sur le côté, on entendit comme un imperceptible battement d’ailes et la flamme s’éteignit.

Les femmes cessèrent de prier, le saint était désigné, ou plutôt la source qui est placée sous son vocable. C’est là que l’enfant allait être transporté et son petit corps immergé.

Gaston Vuillier, « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze », Le Tour du monde, n° 45, 11 novembre 1899.
MP3 - 2.1 Mo
« La naudze » lu par Guy Emery
Texte original de Gaston Vuillier lu par Guy Emery ; enregistrement réalisé en partenariat avec BRAM FM, janvier 2017.
© Ville de Tulle – Musée du Cloître
Gaston Vuillier, « La naudze »
Photo : Jean-François Amelot, Seilhac.
© Ville de Tulle – Musée du Cloître

Gaston Vuillier en Limousin

C’est certainement en partie l’eau encore, par ses aspects majestueux, voire parfois monstrueux, qui retient l’attention de Gaston Vuillier en Limousin et plus particulièrement à Gimel-les-Cascades où la Montane ou Gimelle se précipite en une incroyable succession de chutes...

Découvrant ce bourg et ses cascades à l’occasion de « En Limousin », reportage que le Tour du monde publie en février 1893 et qui constitue une sorte de carnet de route présentant les sites les plus spectaculaires de la Corrèze — son séjour l’ayant amené d’Argentat à Naves, en passant notamment par Tulle, Uzerche et Gimel —, Gaston Vuillier décide de s’y installer. Cela lui permet notamment de gagner la confiance de ses habitants. Ainsi, Chazal, le lendemain de la séance de martèlement à laquelle il a convié l’artiste, lui reconnaît une certaine bienveillance.

« Nous ne montrons pas nos secrets à tout le monde ; vous êtes le seul, peut-être, qui, en dehors de la famille, ait assisté à cette opération. Mais nous faisons la différence ; vous étudiez, vous nous voulez du bien. Et puis vous ne vous moquez pas de ces choses comme d’autres le feraient, qui ne comprennent rien de rien. »

Gaston Vuillier, « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze », Le Tour du monde, n° 44, 4 novembre 1899.
Gaston Vuillier, Clair de lune dans l’Inferno de Gimel
Photo : Jean-François Amelot, Seilhac.
© Ville de Tulle – Musée du Cloître

Gaston Vuillier est véritablement fasciné par Gimel et ses cascades dont il veut protéger et magnifier le site. À partir de 1898, il rachète des terrains autour des chutes, souhaitant créer un véritable parc autour du site et rendre les cascades accessibles en toute sécurité aux visiteurs. Il met en place une véritable promenade, plaçant des grilles, édifiant des marches, plantant des arbres... L’action de Gaston Vuillier est d’ailleurs évoquée par Marcelle Tinayre dans son roman L’Ombre de l’amour.

Gaston Vuillier meurt dans sa maison de Gimel le 2 février 1915, après avoir obtenu le classement et la protection du site.

Castel de Gaston Vuillier à Gimel-les-Cascades
Photo : Florian Marty
CC by-nc-nd AVEC en Limousin

Ce même soir, on apprit une grande nouvelle. Un monsieur de Paris avait acheté en sous-main les trois cascades supérieures et les terres riveraines. Il allait enclore tout le côté du ravin, depuis la route, et des sentiers en lacets permettraient aux touristes de descendre jusqu’à la « Queue de Cheval ». On établirait un petit kiosque rustique, qui servirait de buvette, sur le gros rocher plat, au-dessus de la « Redole ». Et, les étrangers affluant bientôt à Monadouze, le monsieur de Paris gagnerait beaucoup d’argent. Les anciens propriétaires, qui n’avaient jamais vu l’acquéreur, et qui avaient vendu, un bon prix, sans demander aucun détail, se plaignaient maintenant, comme si quelqu’un leur avait fait tort... L’idée que les touristes paieraient pour voir les cascades, leurs cascades ! et que cet argent tomberait dans la poche d’un Parisien, cette idée bouleversait leurs âmes paysannes...

Marcelle Tinayre, L’Ombre de l’amour, Maiade éditions, 2007, p. 256-258.
Vue de l’exposition consacrée à « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze » de Gaston Vuillier au musée du Cloître de Tulle
Photo
CC by-nc-nd AVEC en Limousin

Bibliographie & Ressources

Gaston Vuillier sur GéoCulture.

Vous pouvez retrouver les trois reportages que Gaston Vuillier a consacré au Limousin sur la Bibliothèque numérique du Limousin :

Gaston Vuillier sur Bérose (encyclopédie en ligne sur l’histoire de l’anthropologie et des savoirs ethnographiques).

L’exposition du musée du Cloître

Du 15 février 2017 au 6 janvier 2018.

Le musée du Cloître est ouvert tous les jours sauf les dimanches et lundis.
Du 1er octobre au 14 juin : ouvert de 14h à 18h.
Du 15 juin au 30 septembre : ouvert de 10h30 à 12h30 et de 14h à 18h.

En savoir plus sur culture.ville-tulle.fr.