Le Jardin limousin Les boiseries

Philippe Biget Le Jardin limousin, illustrations de Jean Corrèze, Alain Benoît éditions, 2004.

© Alain Benoît éditions

Un lieu qui invite à se demander : où en suis-je de mes mots ? comme on dirait d’un tricot.
Une église de chevet, posée là, à portée de méandre d’une Creuse étonnamment longiligne, aux rives miraculeusement aplanies contenant sans peine une eau étale, une, Creuse que l’on croirait apprivoisée, n’était-ce le rappel massif des avant-becs du pont médiéval.
Sous la coiffe pyramidale et discrètement marbrée qui couvre le coffret compact et paisible formé par le moutier, on s’attend à percevoir l’écho cristallisé de la nature sereine qui l’environne. On y entre, pèlerin assuré d’y partager une paix séraphique, à l’abri des passions humaines. Mais, quatre siècles après que l’édifice ait pris sa forme actuelle, le sculpteur qui en ornementa l’abside et le chœur était d’une toute autre humeur. Les thèmes, si religieux soient-ils, y sont traités avec une exubérance baroque quasi bavaroise et une sensualité exacerbée par le rapport de l’artiste à la matière. Sous les outils de Simon Bauer, le bois est à la fois objet et sujet d’un désir irrépressible qui inonde l’espace vertical (pilastres, parcloses, colonnes torses, canéphores à la grecque, fronton brisé ...) jusqu’à menacer les voûtes de quelque soulèvement profane.
Moi qui flânais en quête de je ne sais quel répit, me voilà gagné par la frénésie contagieuse du sculpteur. Ces anges potelés savamment embusqués au sein d’un bestiaire fantasmagorique, ces bustes de sirènes émergeant d’une végétation luxuriante, comment en faire des phrases ? Corps à corps avec les mots, encore les mots qu’il me faut parfois saisir le bras tendu à travers une haie opaque et épineuse, la peau éraflée, jusqu’à ce que ma plume les dévore avec la voracité des huppes becquetant les pampres des stalles. Oui, le bois et les mots ne sont plus matière inerte mais partenaire vivace pouvant seul conduire au feu orgastique qui illumine ici l’espace de prières.
Et au milieu de tout cela, perle nichée au creux du nacre, le fabuleux lutrin. Ses deux lions, « nonchalamment adossés l’un à l’autre, nous tendent, avec un brin de provocation, la lecture en partie double d’un lieu magique, sans doute pour mieux en concilier l’endroit et l’envers ».

Philippe Biget, Le Jardin Limousin (Les boiseries)
© Alain Benoît éditions

À propos de Le Jardin limousin

Les deux complices [Philippe Biget et Jean Corrèze] jettent un regard poétique et humoristique sur une région qui leur est chère. Un guide pour (re)visiter quelques lieux et thèmes emblématiques du Limousin.

(Alain Benoît éditions)

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