Lo Cro do diable Les balloches du samedi soir...

Serge Vacher, Lo Cro do diable, Après la Lune, 2010, p. 28-29.

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Les balloches du samedi soir à Masléon étaient mémorables. Bien souvent, l’hiver, il pleuvait. Il bruinait plutôt. D’un crachin glacé qui transperçait les pulls ras-du-cou, ras-des-fesses, des paysans — jeunes et moins jeunes — tout roses qui sentaient l’eau de Cologne et l’après-rasage à vingt balles, parfums qui faisaient illusion au début de la soirée, mais qui laissaient bien vite place à des odeurs plus parlantes, plus révélatrices : tenace et forte pour les producteurs de viande, légèrement sucrée, écœurante pour les laitiers, âcre et piquante pour les éleveurs de brebis. Les années soixante-dix avaient vu surgir dans les bals des odeurs bizarres, inconnues jusqu’alors : odeur entêtante du fromage de chèvre qui portait à sourire, et odeur franchement désagréable de farine blanche et de diarrhée des élevages industriels, assez mal vus, il faut le dire. Les crachins d’hiver pénétraient donc les vêtements, allaient jusqu’à la peau, puis ressortaient en une vapeur lourde de toutes ces odeurs auxquelles il fallait ajouter celle des corps collés les uns aux autres ; des mains moites peloteuses, caressantes, goulues, conquérantes, à la recherche d’une viande accueillante.
En été, tout était différent. Les odeurs étaient plus légères, moins « typées » et plus nobles : odeurs de foin coupé, de fleurs séchées, de douche et de savon, de paille propre et de légumes frais. Odeurs citadines de vacances : chewing-gum, glace à la vanille et robes légères. Ça donnait aux gars du coin l’idée qu’il existait un ailleurs semé de pin-up de magazines faites au moule venues dans leur cambrousse spécialement pour eux, de minets frêles et déjà bronzés en arrivant dont on n’avait pas le temps, vu la brièveté des vacances, de constater la connerie. Les amours de vacances ont ça de bien qu’on n’en connaît que le bon côté : les mots doux, les baisers enflammés et les nuits de baise somptueuses au bord d’un étang, sur un plaid de Deux-Chevaux. Bref, il y avait toujours du monde dans les bals à Masléon.

Serge Vacher, Lo Cro do diable (Les balloches du samedi soir...)
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L’œuvre et le territoire

Pierre a une trentaine d’années et vivote de petits boulots. Les bals à Masléon sont l’occasion pour ce célibataire de retrouver Bernadette qui veut bien s’offrir à lui sans prise de tête ni engagement.

À propos de Lo Cro do diable

À la fin des années 1990, sur le plateau de Millevaches du côté de Bugeat, Louis Chastagnier cherche un ouvrier agricole pour l’aider quelques mois à la ferme. Pierre Carmet, trentenaire célibataire, répond à l’annonce et, après six mois passés à travailler sur l’exploitation agricole, il accepte de rester aux côtés de Louis et de sa jeune et belle épouse.

Peu de temps après l’arrivée de Pierre, Louis découvre les corps de Georges, son ancien employé, et de son amie Marie au fond du cro do diable, crevasse géologique qui bordent les terrains de l’exploitation.

Nul ne s’est aventuré au creux de l’immense ravin de mémoire de Georges. Ce trou est plus vieux que lui, plus vieux que les légendes des fous ou des sages, plus vieux que tous les hommes de la terre. Il résulte du Chaos, du formidable craquement provoqué par la rencontre des plateaux environnants. Cette légère caresse qui a duré plusieurs millions d’années a fait exploser les volcans et a ouvert les sources du plateau, autour d’eux. Les granits ont affleuré, sont devenus maîtres du terrain. Ils ont tracé la frontière dans une poussée gigantesque entre les collines verdoyantes du Limousin facile et accueillant et le plateau de Millevaches, creusant un fossé abrupt que le temps, les pluies ont rendu a peine moins pentu, et que les hommes ont comblé de légendes.

Bastien Lenoir, policier à Limoges, enquête sur l’affaire qui est par ailleurs couverte par son ami Max Léobon, journaliste à L’Écho du Limousin. C’est donc ensemble qu’ils se rendent en Creuse (en réalité Bugeat est en Corrèze, à la limite avec la Haute-Vienne) dans ces lieux sans histoires qui pourraient bien abriter en leur sol des déchets nucléaires venus d’Allemagne.

Hé mec, tu connais la Creuse ?
– La quoi ?
– La Creuse.
Max posa son verre et réfléchit.
– Attends voir, finit-il par murmurer, la Creuse... la Creuse... ça me dit quelque chose, mais, bon Dieu, j’arrive pas à... Dis donc, c’est pas là-bas qu’on a trouvé les derniers Indiens ? Tu sais, ceux qui parlent à peine, qui aboient quand ils te voient et qui se changent une fois par an ?
[...]
– Stop, je t’arrête. Tu sais ce que c’est la Creuse ?
– Un tas de cailloux.
– Ouais t’as raison un tas de rocs. Mais pas seulement... La Creuse, mon pote, c’est aussi rempli de paysans et de loups. Que tu sais pas qui c’est les plus méchants. Il paraît même que l’ours brun hiberne là-bas depuis deux ou trois milliers d’années et que vu la politique territoriale menée par les gouvernements successifs au cours de ce millénaire, il va enfin pouvoir se réveiller peinard. Tout seul.

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