La Gloire des Pythre Les arbres...

Richard Millet, La Gloire des Pythre, Gallimard « Folio », 1997, p. 95-96.

© P.O.L

Les arbres remuaient doucement, déplaçant sur le sol de brèves taches de lumière dans lesquelles il se remit à marcher. Il dépassa les plus hauts sapins, au sommet de la colline, et découvrit en contrebas, dans une lumière très jaune, poudreuse, dorée, les deux versants d’une vallée assez large et profonde, fermée sur la droite par de plus hautes pentes, et ouverte sur la gauche sans que, de la hauteur où il se tenait, il pût voir jusqu’où elle allait. La rivière coulait au milieu, tout au fond, faisait encore un coude, étroite et bouillonnante et, après avoir franchit les rochers de Veix, près du pont, presque lente, encerclait quasiment la colline. Il s’accroupit, en un geste qui lui était familier et marquait une étonnante, irréfutable et immédiate familiarité avec le lieu où il se trouvait (et, avec le temps, où qu’il se trouvât) : geste de propriétaire autant que de nouveau riche, disions-nous, par quoi il prenait ce jour-là possession de ses terres, et découvrait les limites de son territoire : la rive de la Vézère, en bas, à ses pieds, jusqu’au moulin de Jouclas, sur la gauche et, face à lui, Siom, perché sur une autre colline, un peu plus basse – une avancée abrupte, plutôt - bâti autour de trois rues, la plus longue descendant doucement jusqu’à une terrasse en forme de redoute, soutenue par de hauts murs de pierre sombre et plantée de trois jeunes acacias ; les deux autres rues, des ruelles au vrai, rejoignant par le haut, parallèlement, et par le bas, à la perpendiculaire, la place en pente, avec, au plus haut, devant l’église, un chêne immense. Quelques maisons basses, pour la plupart à toit de chaume, semblaient se terre dans leurs potagers minuscules et leurs jardins en terrasses, lesquels n’entraient pas peu, quoique modestes, dans notre orgueil siomois, avec, bien sûr, le presbytère, derrière l’église, le café-restaurant Berthe-Dieu, sur la place, la demeure de M. Queyroix, plus bas, en descendant vers le cimetière et le moulin, et, vers le haut, un peu en dessous de la ferme Chadiéras, mais de l’autre côté de la rue, trop imposant pour notre petit village, le grand vaisseau républicain abritant la mairie et les écoles entre ses hauts murs de crépi ocre, arrimé au flanc de ce qui était une autre colline, plus élevée que celle au faîte de laquelle était accroupi le jeune Pythre (mais point autant que le bord du plateau sur lequel passait la route de Limoges et qui fermait, à droite, la vallée), et dont le sommet était marqué d’un calvaire de granit gris que nous appelions croix des Rameaux.

Richard Millet, La Gloire des Pythre (Les arbres...)
© P.O.L

L’œuvre et le territoire

Cet extrait décrit le village de Siom, Viam en réalité, centre à la fois réel et symbolique de l’univers romanesque de Millet.

À propos de La Gloire des Pythre

Premier grand roman de Richard Millet à la gloire des sans-grades et des sans voix de la Haute-Corrèze, La Gloire des Pythre déroule l’histoire d’une famille, de la fin du XIXe siècle aux années 1960. Famille de domestiques, de gens de ferme, hantés par leur propre pulsion de mort et dévorés par le désir, les Pythre reviennent ensuite dans la plupart des romans corréziens de Millet, comme un symbole de ces « taiseux » du plateau de Millevaches à qui l’auteur confère ainsi une sorte de noblesse magnifiée par la langue.

Bonus

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    Cet extrait de La Gloire des Pythre (Les arbres...) lu par Richard Millet.
    Enregistré en 2010 par le CRL en Limousin.
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Localisation

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