Le Paysan céleste Légende de l’évadée

Georges-Emmanuel Clancier, Le Paysan céleste, Gallimard, « Poésie/Gallimard », 1984, p. 32-35.

© Robert Laffont

I
Le Miroir

Quel est dans le miroir ce printemps
Qui porte mes cheveux mes yeux et ma fierté,
Cette source blonde et verte, cette enfant
Qui danse quand je marche et chante quand je crie ?
Je suis lasse du portrait fidèle étincelant
Que de saison en saison j’ai trahi.
Assez de cette parure vivante qui me vêt.
Je veux appeler ma face et mon nom,
Et me connaître enfin dans le sang et la plaie
De ma solitude nue démesurée.

II
L’Évadée

Pour la mer et son chant et sa houle
Pour la fourrure violette qu’elle enroule
Et déroule et secoue,
Pour l’humide fourrure d’arbres, de mains, de sexes,
La tremblante fourrure frôleuse de la vie,
Pour me voir nue et vraie au miroir de l’horizon,
Nue et pourtant ornée telle qu’une victoire
De la fourrure charnelle des cités :
Contre les miroirs brisés à l’horizon,
Pour me rencontrer
J’ai fui.
Mais les fleurs que je respire me fuient,
Mais les fruits où je mords fondent en souvenirs,
Mais je sors des villes les mains et le cœur vides,
Et des lits où j’aimais, l’âme lourde
D’un viol où deux destins se sont perdus.


III
Voyageurs

Un homme une femme sont passés.
Il est des villes un torrent les mine, le ciel sur elles est une lave,
Leurs faubourgs ne s’ouvrent pas sur l’herbe mais sur une poussière
Toujours soulevée par le vent.
Un secret et un secret sont passés.
Il est des villes blondes et toutes tendres d’une jeune respiration
Avec un rempart de forêts, avec des créneaux d’écume et d’eau verte.
Les rêves y ont saveur de fruits, et les fruits la sève des songes.
Une ombre et une ombre sont passées.
Il est des hommes,
Ils apparaissent sur le ciel tout en haut des rues ruisselantes,
Et l’on croit vivre à les voir le chant du premier matin.
Une ombre et sa proie sont passées.
Il est des fleuves que l’on descend sur des radeaux à la dérive.
Un souffle un signe sont passés.
Il est des avalanches de pays étendus sous l’espoir,
Et sous la frayeur, et sous la soif de la soif.
Mais la vie est ronde, mais la terre est ronde, mais la peine est ronde.
Un homme une femme sont passés.

Georges-Emmanuel Clancier, Le Paysan céleste (Légende de l’évadée)
© Robert Laffont

L’œuvre et le territoire

Cette série de trois poèmes intitulée Légende de l’évadée s’inspire d’une légende liée à la tour d’Échizadour, située à Saint-Méard en Haute-Vienne. Selon cette légende, Hilda, la fille du seigneur d’Échizadour, a été instruite petite de la magie du père sorcier de sa nourrice. Devenue femme, Hilda fit un mystérieux voyage en Espagne et revint au pays pour faire bâtir une maison près de la tour. Elle devint guérisseuse le jour et la légende prétend qu’elle était femme vampire la nuit.

On y retrouve des thèmes familiers du poète : le rêve, l’enfance, le voyage, le désir, la nature et la fuite.

À propos de Le Paysan céleste

Le Paysan céleste est le premier recueil de poèmes publié de Georges-Emmanuel Clancier.

Bonus

  • MP3 - 1.2 Mo
    Georges-Emmanuel Clancier lit la première partie de Légende de l’évadée
    Enregistrement : CRL en Limousin, 2010.
    © Robert Laffont
  • MP3 - 1.8 Mo
    Georges-Emmanuel Clancier lit la deuxième partie de Légende de l’évadée
    Enregistrement : CRL en Limousin, 2010.
    © Robert Laffont

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