Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze Le type liguroïde

Dessin à la pierre noire, aquarelle ocre rouge et noire ; 40,7 × 35,4 cm.

Gaston Vuillier, Le type liguroïde
Photo : Jean-François Amelot, Seilhac.
© Ville de Tulle – Musée du Cloître

L’œuvre et le territoire

Gaston Vuillier s’inscrit dans les préoccupations de son siècle, marqué, du point de vue des sciences, par la compréhension des origines de l’homme et la classification des espèces et des races. Dans le Limousin qu’il observe, il cherche des survivances, les origines d’un monde disparu.

[...] il m’a semblé découvrir des restes de croyances et de rites se rattachant à des origines sacrées, des survivances de thérapeutiques qui furent probablement en usage chez des races primitives.

Gaston Vuillier, « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze », Le Tour du monde, n° 43, 28 octobre 1899.

Il décrit l’aspect physique des habitants les rattachant à ce qu’il appelle « le type liguroïde ». Il fonde son intuition sur une théorie développée par certains géographes du XVIIIe siècle, qui avaient imaginé que le monde, à l’origine, était fait d’une chaîne montagneuse unique, bouleversée par la suite et dont certaines régions seraient les vestiges. Débutant par l’Andorre, qui, selon lui, est un fragment de ce vaste territoire disparu, il trouve en Limousin un conservatoire, exemplaire à ses yeux, des temps les plus anciens.

Ici, en dehors de l’empreinte sauvage que donnent aux montagnards les bois, les torrents et les nuées, nous constatons d’abords l’action manifeste de lois ataviques. Dans une étude très sérieuse et très savante sur les races humaines du plateau central, publiée par le Bulletin archéologique de la Corrèze, M. Roujou a établi que les points culminants de la région corrézienne servirent d’asile aux plus anciennes races de l’Occident.

Il a découvert, au milieu de populations supérieures ayant pénétré plus tard, la présence de types humains d’une extrême infériorité et remontant, vraisemblablement, à une antiquité très haute. Il a également révélé, en ces parages, l’existence, longtemps contestée, des races mongoloïdes. Mais celles-ci sont de mœurs assez douces.

Il m’a été facile d’en reconnaître moi-même des individus dont les principaux signes distinctifs sont : les cheveux noirs, rudes, plantés droits, les yeux obscurs et bridés, la peau jaunâtre.

En certaines régions stériles de la montagne, et çà et là dans les pentes inférieures, on retrouve, dans plusieurs hameau, le Liguroïde au type caractéristique, dont le naturel a conservé la cruauté, la bestialité et la rapacité des vieux ancêtres. Comme leurs aînés ils sont farouches, taciturnes, méfiants ; longtemps ils demeureront ennemis de tout progrès.

[...]

Ce mélange de races barbares, cette persistance d’impulsions primitives nous expliquent pourquoi les superstitions et les légendes du Limousin n’offrent point la poésie nébuleuse et attachante qui les distingue dans la Bretagne celtique. Et pourtant quels paysages mieux que ceux de la Corrèze pour éveiller la poésie ! Mais l’atavisme dirige plutôt ces races vers la sorcellerie et la magie noire, vers l’effroi des nuées et des tempêtes, vers des conceptions d’épouvante.

Gaston Vuillier, « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze », Le Tour du monde, n° 43, 28 octobre 1899.

À propos de Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze

Il faut attendre 1899 pour que Gaston Vuillier propose un nouveau reportage au Tour du monde consacré au Limousin, et plus particulièrement à la Corrèze qu’il a découverte en 1893 à l’occasion de « En Limousin (paysages et récits) ». Ayant été marqué par Gimel et ses cascades, il s’y installe en partie et commence à acheter des terrains mitoyens aux chutes à partir de 1898.

Avec « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze », Gaston Vuillier propose une véritable enquête consacrée aux « médecines », rites et croyances locales, rendant compte par l’écrit et l’illustration (presque exclusivement des aquarelles) de ses rencontres et discussions avec différents metzes ainsi que des procédés que ceux-ci mettent en œuvre aussi bien pour guérir que pour envoûter.
Les dessins et le récit sont indissociables : le récit donne le contexte des scènes représentées, cite les lieux, les personnages, les circonstances des rencontres. Les dessins sont des compositions travaillées où les effets de clair-obscur sont mis au service de l’effet saisissant voulu.

Il convient de noter l’importance qu’accordait le fondateur de la revue Le Tour du monde, Édouard Charton, aux gravures accompagnant les reportages qu’il publiait :

Il paraîtra naturel que nos efforts tendent à donner aux gravures du Tour du monde une importance égale à celle du texte même. Si dans les œuvres poétiques ou romanesques les gravures ne sont qu’un ornement, dans les relations de voyages elles sont une nécessité. Beaucoup de choses, soit inanimées soit animées, échappent à toute description : les plus rares habiletés du style ne parviennent à en communiquer à l’esprit des lecteurs qu’un sentiment vague et fugitif. Mais que le voyageur laisse la plume, saisisse le crayon, et aussitôt, en quelques traits, il fait apparaître aux yeux la réalité elle-même qui ne s’effacera plus du souvenir.

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