Le Chevron Le trait saillant...

Pierre Bergounioux, Le Chevron, éditions Verdier, 1996, p. 7-9.

© Éditions Verdier

Le trait saillant de notre expérience, c’est le chevron adouci, d’élévation médiocre, que le département répète à l’infini. De Pompadour, sur les marges périgourdines, en ouest, à Millevaches, sur le plateau, vers l’est, de Bort où l’Auvergne pousse son troupeau de volcans, à Turenne qu’éclaire, à l’opposé, la blancheur du Midi, on passe son temps à gravir puis à dévaler le même mamelon vert et toujours renaissant : on est en Corrèze.

Tout notre malheur, dit-on, vient de ce que nous ne saurions demeurer en repos dans une chambre. On s’épargnerait à coup sûr bien des fatigues et des déconvenues. On rêverait ses jours. Le monde nous serait épargné. On serait tout occupé de soi, c’est-à-dire de rien. Car on est les choses auxquelles on naît.

Le premier effet de la hauteur arrondie, omniprésente, c’est de borner le regard, de brider la prompte et puissante faculté par laquelle nous touchons, sans effort, à la voûte étoilée. L’objet qui lui est, pour nous, associé, l’entrave aussitôt et l’atrophie. De quelque côté qu’on l’exerce, elle heurte immédiatement l’obstacle que la terre lui oppose. Nulle part on n’a de vues dégagées, on ne prend la mesure de ce que c’est, précisément, que la terre, l’horizon, les lointains. On a la pente, qu’on est en train de monter, sous le nez. Et il ne faut pas croire que ça change grand-chose d’arriver au sommet. Ce qu’on découvre, si toutefois il n’est pas, comme les versants, couvert de taillis, coiffé de broussailles et de genêts, c’est la combe suivante et le versant de la hauteur voisine. C’est la même chose que ce qu’on a affronté avec l’idée d’en sortir, l’espoir d’être fixé.

On a quitté l’ombre humide du vallon. On s’est donné du mouvement, de la peine, frayé un chemin à travers le palis serré des châtaigniers, les bogues, les ronces. On est en nage. On a le cœur plein de tumulte. On s’est élevé. On se disait, en cherchant le passage, qu’on allait voir et l’on se réjouissait. Il y avait cette attente au centre de l’effort, au cœur de l’essoufflement. Le sol maigre, mauvais où le roc affleure, s’est relevé peu à peu, rapproché, d’ahan, de l’horizontale mais les perches, les genêts de dix ans, aussi hauts que des arbres, eux, n’ont pas désarmé. Ce qu’on a fait n’a servi à rien. On a cédé quelque chose, renoncé au repos et l’on n’a rien obtenu. C’est pareil. On ne voit pas plus loin. On a perdu son temps. Le temps qui baigne le vallon, qui couvre, comme les arbres hargneux, le mamelon, ce temps est sans valeur, sans débouché. On ne peut l’échanger contre quelque chose d’autre. On l’a employé activement, on attend la contrepartie et c’est un marché de dupe qu’on a fait. Ce n’est même pas l’espace d’une lieue, par exemple, qu’on découvre du sommet où l’on reprend haleine, une petite perspective qui serait ornée de champs, l’amorce d’une route facile, rectiligne qui mènerait vers l’inconnu, le nouveau. C’est, au mieux, la même chose, et, le plus souvent, rien du tout, le roncier, le taillis, la tignasse des genêts.

Pierre Bergounioux, Le Chevron (Le trait saillant...)
© Éditions Verdier

L’œuvre et le territoire

L’incipit explicite clairement l’objet littéraire de ce texte : décrire ce chevron permanent, cet absence d’horizon et cette perpétuelle pente qui caractérisent le paysage corrézien.

À propos de Le Chevron

Le côté âpre, ombreux et mouillé, c’est vers la Corrèze, un peu plus tard dans la vie, qu’il faut le chercher. L’horizon y est borné par la succession des combes et des hauteurs, les éléments s’interpénètrent, tout s’y altère, se dissout dans l’indistinct ou manifeste un caractère hostile, accidenté. L’ingratitude du pays y fait faire très tôt l’expérience de la contrariété.

Mais cette expérience même recèle son précieux antidote : le rêve. Non pas les songes faciles mais les vrais rêves, « ceux qui nés du réel, travaillent à y retourner ». Il arrive que cette opiniâtreté porte ses fruits, le rêve se fait réalité. Or, à peine goûté cet instant de grâce, une nouvelle adversité se lève. Il n’est pas jusqu’au plateau qui n’échappe à cette présence obscure.

(Éditions Verdier)

Bonus

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    Pierre Bergounioux lit Le Chevron (Le trait saillant...)
    Enregistrement : CRL Limousin.
    © Éditions Verdier

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