Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze Le sorcier Vauzanges

Dessin à la pierre noire, aquarelle noire et rehauts de gouache blanche sur papier vélin ; 45 × 37,5 cm.

Gaston Vuillier, Le sorcier Vauzanges
Photo : Jean-François Amelot, Seilhac.
© Ville de Tulle – Musée du Cloître

L’œuvre et le territoire

C’est en traversant la Corrèze, lors de ses excusions qui nourrissent son récit « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze », que Gaston Vuillier rencontre le sorcier Vauzanges, un jour d’hiver entre Bugeat et Tarnac.

Ainsi m’apparut la demeure du plus célèbre sorcier de la Corrèze. La réputation de Vauzanges, dit Nouné, s’étend jusque dans les départements voisins. De toutes parts on vient le consulter. L’imagination populaire lui prête des pouvoirs occultes extraordinaires. On affirme que, braconnant un matin, il fut surpris par les gendarmes qui se mirent à ses trousses, et, comme il allait être pris, il se retourna. On ne sait par quel prodige les gendarmes aussitôt s’arrêtèrent net, comme pétrifiés. Mais ce n’est pas tout : le sorcier s’assit sur un tertre, leva la main, et les gendarmes se prirent à danser, tournant sur eux-mêmes, entraînés malgré eux en un mouvement de valse folle. Vauzanges, après les avoir considérés un moment, se leva, remonta sur sa cime voilée de nuées, et vers le soir seulement il redescendit pour les délivrer. Éperdus, haletants, les gendarmes s’en allèrent. Ils atteignirent Bugeat avec beaucoup de peine. Plus jamais ils ne cherchèrent noise au sorcier.

Ces histoires merveilleuses plaisent aux montagnards de la Corrèze, leur authenticité n’est jamais mise en doute. Ils deviennent plus graves encore en parlant des remarquables cures de Vauzanges. Le baron de Tarnac lui-même, dont l’intelligence est haute, m’a montré sa main qu’un fusil en éclatant avait broyée et qui fut rapidement remise en état par le sorcier.

Le curé de Tarnac, que les superstitions ne touchent guère, me parla de sa nièce, que Vauzanges sauva en fort peu de temps d’une maladie grave alors qu’elle était abandonnée par les médecins.

Comme d’autres metzes limousins, Vauzanges arrête les hémorragies. Fréquemment les hommes s’entaillent avec la hache, quelquefois même très profondément, soit en coupant le bois, soit en émondant ou en abattant des arbres. On se hâte de transporter le malade, dont le sang jaillit avec violence, chez le sorcier. Celui-ci fait autour de l’entaille des signes cabalistiques, répétés selon des rites secrets, marmotte quelques mots bizarres et le blessé aussitôt tombe en syncope. L’hémorragie miraculeusement cesse. […]

Un assez grand nombre de metzes limousins passent pour être doués de ces pouvoirs. Quelques-uns, dont Vauzanges, savent aussi extraire par des procédés magiques le plomb qui a pénétré dans le corps dans un accident de chasse, par exemple ; et ces accidents sont fréquents, par suite de la maladresse des chasseurs. Le sorcier se borne à placer un plat d’étain ou de terre vernissée sous le membre touché, et, après qu’il a prononcé ses formules cabalistiques, par un simple signe les plombs un à un tombent dans le plat. Ce dernier fait, et l’efficacité des moyens dont j’ai parlé plus haut, m’ont été affirmés par des personnes peu crédules. Je n’ai jamais eu la bonne fortune d’assister moi-même à ces opérations.

À propos de Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze

Il faut attendre 1899 pour que Gaston Vuillier propose un nouveau reportage au Tour du monde consacré au Limousin, et plus particulièrement à la Corrèze qu’il a découverte en 1893 à l’occasion de « En Limousin (paysages et récits) ». Ayant été marqué par Gimel et ses cascades, il s’y installe en partie et commence à acheter des terrains mitoyens aux chutes à partir de 1898.

Avec « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze », Gaston Vuillier propose une véritable enquête consacrée aux « médecines », rites et croyances locales, rendant compte par l’écrit et l’illustration (presque exclusivement des aquarelles) de ses rencontres et discussions avec différents metzes ainsi que des procédés que ceux-ci mettent en œuvre aussi bien pour guérir que pour envoûter.
Les dessins et le récit sont indissociables : le récit donne le contexte des scènes représentées, cite les lieux, les personnages, les circonstances des rencontres. Les dessins sont des compositions travaillées où les effets de clair-obscur sont mis au service de l’effet saisissant voulu.

Il convient de noter l’importance qu’accordait le fondateur de la revue Le Tour du monde, Édouard Charton, aux gravures accompagnant les reportages qu’il publiait :

Il paraîtra naturel que nos efforts tendent à donner aux gravures du Tour du monde une importance égale à celle du texte même. Si dans les œuvres poétiques ou romanesques les gravures ne sont qu’un ornement, dans les relations de voyages elles sont une nécessité. Beaucoup de choses, soit inanimées soit animées, échappent à toute description : les plus rares habiletés du style ne parviennent à en communiquer à l’esprit des lecteurs qu’un sentiment vague et fugitif. Mais que le voyageur laisse la plume, saisisse le crayon, et aussitôt, en quelques traits, il fait apparaître aux yeux la réalité elle-même qui ne s’effacera plus du souvenir.

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