Le Docteur Herbeau Le soleil se leva sans rayons...

Jules Sandeau, Le Docteur Herbeau, G. Charpentier, 1882, p. 216-219.

Le soleil se leva sans rayons, dans une vapeur embrasée, comme un disque de fer sortant rouge de la fournaise. Presque aussitôt ces lourdes vapeurs se changèrent en une épaisse nuée, pareille à celle qui, depuis la veille, se tenait immobile au couchant. Soudain l’air frémit, la cime des arbres se courba, l’orient et l’occident déchaînèrent à la fois leurs vents et leurs tempêtes ; les deux nuées s’ébranlèrent, et toutes deux, les flancs chargés de foudre, s’avancèrent l’une contre l’autre, comme deux corps d’armée près d’en venir aux mains. En cet instant, la nature entière fut saisie d’un inexprimable sentiment de terreur. Le parc se prit à mugir comme la colère de l’océan ; les chiens hurlèrent, les bestiaux dans les étables poussèrent des mugissements de détresse.

[...]

L’orage éclata bientôt dans toute sa furie. Les deux nuées s’étaient heurtées et confondues, on eût dit une mêlée de combattants. Les éclairs se succédaient sans intermittence, et les coups de foudre se répondaient de tous les points de l’horizon. C’était un orage sec, ceux-là sont les plus redoutables : images des grandes douleurs qui ne pleurent pas. Les nuages de bronze et de cuivre ne versaient pas une goutte de pluie à la terre altérée ; seulement il s’en échappait par intervalles de rares grêlons qui frappaient, brisaient et bondissaient comme des balles.

Jules Sandeau, Le Docteur Herbeau (Le soleil se leva sans rayons...)

L’œuvre et le territoire

L’orage violent qui éclate est enfin l’occasion pour le château de M. Riquemont d’accueillir le nouveau médecin de Saint-Léonard, Henri Savenay — qui n’avait point accepté l’invitation de s’y installer quelques jours. L’occasion pour le jeune médecin et la jeune épouse de M. Riquemont, Louise, apeurée par la violence des éléments, de discuter, notamment de la Creuse, d’où ils sont originaires tous les deux. Blessé par une chute de cheval du fait de l’orage, il y restera la nuit.

Pendant l’orage, inquiet pour ses poulains et son domaine, M. Riquemont était sorti ; à son retour, il en dresse le bilan apocalyptique :

— [...] Quel orage, mes enfants ! tout a été broyé, coupé, haché comme chair à pâté. Ma ferme de Gros-Bois a croulé comme un château de cartes ; au Coudray, trois bœufs ont été écrasés dans leur étable. Le tonnerre a mis le feu à mes granges de Saint-Herblain. Pas une cloche dans mes melonnières, pas un carreau de vitre dans mes domaines qui ne soit en mille morceaux. C’est un désastre dont on n’a pas d’exemple. Louison, nous n’irons pas en Italie cet automne, et nous ne recevrons pas le prochain hiver. Nous nous occuperons de nos pauvres.

Jules Sandeau, Le Docteur Herbeau, G. Charpentier, 1882, p. 228.

À propos de Le Docteur Herbeau

Saint-Léonard, années 1820. Le docteur Herbeau pratique la médecine dans cette petite ville du Limousin qui semble n’avoir jamais connu autre docteur. Esprit fin, éclairé, le docteur se prend d’amour pour l’une de ses patientes, la jeune Louise, mariée au rustre mais riche Riquemont, « châtelain » des environs. Cette passion, que Louise ne perçoit pas, trouvant dans le docteur un chaleureux ami, une présence paternelle, mais finalement perçue par M. Riquemont, l’amènera à sa perte, alors même qu’un jeune diplômé en médecine de la Faculté de Paris vient de s’installer à Saint-Léonard. À cela s’ajoute la cruelle désillusion d’un fils, Célestin, parti sur ses traces à la faculté de Médecine de Montpellier ; son retour sera bien cruel et aura tout, littéralement, de celui du fils prodigue.

Jules Sandeau, profite de ce « portrait », pour égratigner la petitesse des habitants des petites villes de province, où règnent les ragots, le dénigrement et les mesquines jalousies...

Une quinzaine d’années après la publication du Docteur Herbeau, Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, dans une de ses Lettres sur le Limousin, s’il ne peut que louer la qualité du roman de Jules Sandeau, ne manque pas de notifier à son « maître » sa grande déception de n’avoir croisé ni ce bon docteur, ni Louise, sa charmante patiente, de n’avoir rien retrouvé des lieux de cette intrigue...

[...] Jules Sandeau a publié, il y a quelques années déjà, son meilleur roman, Le Docteur Herbeau. Il a placé à Saint-Léonard le lieu où se déroule ce drame intime qui touche à bien des replis cachés du cœur et qui effleure l’une des plaies vives de notre société factice. J’ai voulu voir les lieux décrits dans son livre, visiter la maison du docteur (petite), mais à l’intérieur élégant et habilement disposé. Il est vrai, dit l’auteur, que les cheminées fumaient ; qu’il fallait passer par la cuisine pour arriver à la salle à manger, que le tapis étaient proscrits, le carreau glacé ; qu’on y gelait en hiver, on y grillait en été... C’était d’ailleurs un véritable bijou. Je voulais parcourir le vieux castel de Riquemont, dont la girouette fleurdelisée criait au vent sur la tringle rouillée, dont l’écusson seigneurial se cachait humblement sous des touffes de pariétaires. Je voulais voir le docteur, Louise, cette jeune femme incomprise et gracieuse ; le robuste hobereau, son aveugle mari et même Colette, cette jument émérite, dont le pied lent et sûr parcourait chaque jour les sentiers des montagnes pour conduire son maître au chevet des malades. Et voilà que nul à Saint-Léonard n’a connu le docteur Herbeau, et tout me fait craindre que Sandeau, s’il est venu dans le Berry, n’a pas poussé jusqu’au Limousin.

Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, Lettres sur le Limousin, Les Ardents Éditeurs, 2013, p. 68-69.

Localisation

Également dans Le Docteur Herbeau