L’Aventure de monsieur de Douhet Le soleil...

Robert Margerit, « L’Aventure de monsieur de Douhet », Le Cabriolet volant et autres nouvelles, Les Amis de Robert Margerit, 2002, p. 318-319.

© Luc Arrou, Marie-Paule Desmoutiers Menard

Le soleil de cinq heures ardait puissamment. On arrivait à la fin juillet. L’air était si dense et si cristallin que, de la route qui va de Saint-Angel à Saint-Étienne-la-Geneste en suivant une croupe, on percevait à l’horizon la ligne bleue des monts de Combraille, plus près le serpent clair de la rivière des Salles et, piquetant la mosaïque des champs, les clochers de Saint-Angel, de Saint-Étienne, de Chirac. Tout à fait au sud, ceux de Neuvic, de Sainte-Marie-la-Panouze, de Léginiac, estompaient leurs flèches ardoise sur le fond sombre des bois de Saint-Pantaléon.

Déjà la brume des beaux soirs d’été poudroyait dans le val, par-dessus la rivière où des vaches conduites par un petit goujat descendaient boire. Elles meuglaient. Des chars au moyeu bavard cahotaient sur le pavé du roi. Dans les terres, des lignes d’hommes courbés s’avancaient d’un mouvement égal, ondulant au rythme des coups de faux. Derrière eux, les femmes avec les grands râteaux de bois rassemblaient les épis en javelles.
Une de ces rustiques campée sur ses hanches de poulinière éleva un cruchon rafraîchi par une serpillière humide ; renversant la tête, elle s’envoya dans le gosier un trait d’eau qui brilla. Quelques gouttes tombèrent dans le sillon de sa poitrine où collait la chemise trempée de sueur. La femme chatouillée frissonna et rit.

Quelle paix !
Soudain, couvrant les bruits des champs, monta, grandit le bruit d’un galop. Un courtaud poil au rat, lancé ventre à terre, parut au détour de la route. Des femmes — gent curieuse — s’appuyèrent sur les râteaux. Elle purent à peine reconnaître le cavalier à sa veste de siamoise bleue. Courbé sur sa bête, il passa dans un tourbillon de poussière.

Robert Margerit, L’Aventure de monsieur de Douhet (Le soleil...)
© Luc Arrou, Marie-Paule Desmoutiers Menard

À propos de L’Aventure de monsieur de Douhet

« L’Aventure de monsieur de Douhet » est un récit historique composé à partir de faits réels que Robert Margerit a déniché en consultant les archives de la Haute-Vienne. On ne manque pas d’être frappé par l’érudition dont il fait preuve dans cette longue nouvelle qui nous donne une bonne idée du travail méticuleux de documentation qui a dû être le sien lorsque, bien des années plus tard, il écrira la Révolution.

Les mésaventures de monsieur de Douhet et de son ami monsieur de Bélinay ont pour cadre essentiel la ville de Limoges et la petite bourgade de Saint-Angel en Corrèze, dans la France révolutionnaire de 1789, au moment de la « Grande Peur ».
Le 30 juillet 1789, on vient chercher de l’aide auprès de monsieur de Douhet pour qu’il prête main-forte aux habitants de Saint-Angel, soi-disant encerclés par des nuées de brigands. Il s’y rend avec son ami monsieur de Bélinay ; mais, par suite d’une méprise dramatique, les voilà faits prisonniers et conduits un peu plus tard à Limoges pour y être jugés.

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