Le Renard dans le nom

Richard Millet, Le Renard dans le nom, Gallimard, 2003, p. 69-71.

© Éditions Gallimard
Tous les droits d’auteur de cette œuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de l’œuvre autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

On l’a bien vu le jour de l’enterrement de Christine Râlé. Tout Siom était là, et ceux de Saint-Hilaire, et des gens venus des Buiges, de Treignac, de Toy-Siom, de Villevaleix, non seulement ceux qui viennent se montrer aux enterrements ou les curieux attirés par le mystère entourant le meurtre, mais ceux qui avaient réellement de la peine et tenaient à être aux côtés de la famille Râlé, le monde de Siom, avec ces vieillards qui n’avaient pas quitté leur ferme depuis des mois ou des années, et qu’on croyait morts, et même les idiots, les demeurés, les simples d’esprit, tous ceux à qui est promis le Royaume des Cieux.

Les Lavolps aussi étaient présents, entourés de leurs alliés de la famille Theix, pour une fois sortis de leur gentilhommière de la route de Tarnac. Aucun des Râlé ne leur a touché la main, une main que les Lavolps ne tendaient d’ailleurs pas et qu’on ne leur aurait sans doute pas serrée. Ils se contentaient d’être là, non pas dans l’église, à l’endroit que la coutume désignait pour le leur, au premier rang, mais dehors, au milieu de ceux qui n’étaient pas arrivés les premiers et qui se tenaient sur le parvis ou plus bas, près du monument aux morts ou sous le grand chêne, silencieux, avec, comme les autres, le souci de ne pas déranger, dans le calme matin de septembre, comme ils feraient un peu plus tard, là-haut, sous les hêtres du cimetière, sachant fort bien ce qui se murmurait au sujet de Pierre-Marie, lequel était debout entre son père et sa mère, pleurant silencieusement, l’air si abandonné qu’il y en aurait certains pour dire qu’il ne pouvait être coupable, que ce pouvait être après tout un crime de rôdeur, ainsi qu’y avait conclu l’enquête, faute de preuves pour confondre celui que la rumeur désignait comme coupable, par cela seul qu’on se souvenait autrefois qu’il avait déclaré sa flamme à la jeune morte, et parce que solitaire et trop beau, et qu’on entrait dans un temps où, à Siom comme ailleurs, un solitaire commençait à passer pour asocial, donc suspect, au sein d’une communauté qui ne voulait pas voir qu’elle était entrée dans sa propre mort ; un temps où les personnages singuliers, les originaux, les innocents, allaient bientôt être tenus à l’écart de la communauté des vivants, désertant peu à peu les récits et les romans, et aujourd’hui incompréhensibles à ceux qui traversaient le bourg désert, le monde mort de Siom.

Richard Millet, Le Renard dans le nom...
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L’œuvre et le territoire

Tragédie rurale sur les hauteurs du Limousin, Le Renard dans le nom concentre en une centaine de pages une intrigue bien menée : assassinat, viol, accusations, haine larvée puis ouverte entre les familles. Notre nom de famille, le nom du lieu où l’on naît sont-ils de simples marqueurs ou déterminent-ils en grande partie notre vie ?

Bonus

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    Cet extrait de Le Renard dans le nom lu par Richard Millet.
    Enregistré en 2010 par le CRL en Limousin.
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