L’Amour des trois sœurs Piale Le petit Pierre...

Richard Millet, L’Amour des trois sœurs Piale, Gallimard « Folio », 2004, p. 134-136.

© P.O.L

Le petit Pierre était ce serpent, et il était dans toutes les bouches, faute d’avoir pu se lover dans les cœurs. Il ne faisait plus peur, on pouvait se parler librement, il avait enfin choisi son camp ; et beaucoup étaient là, le surlendemain, un vendredi, au milieu de l’après-midi, à la Croix des Rameaux, debout sur les talus, parmi les genêts bordant les champs de Chadiéras, de Nuzejoux et de Queyroix, à guetter le cortège des Piale, puisqu’on avait vu le père, la veille au soir, arriver à Siom et monter à la mairie pour téléphoner aux Buiges et rencontrer le maire.
On les guettait. On se pressait, de plus en plus nombreux, depuis que le jeune Chabrat, qui pêchait au ruisseau de la Planche, non loin du Chêne Gras, avait abandonné sa ligne pour courir raconter ce qu’il avait vu : les Piale sortant des bois au grand complet, le père en tête avec, sur l’épaule, comme si c’était une valise, le petit cercueil de celui qui n’était peut-être pas son fils, un cercueil qu’il avait lui-même fabriqué et à quoi il avait travaillé non pas toute la nuit, mais depuis longtemps, un peu chaque jour, sans se cacher, depuis qu’il avait compris que le petit Pierrot ne vivrait guère [...] ils descendaient non pas en coupant par les bois de derrière, mais par la route, c’était plus honorable, passant le barrage sur lequel les ouvriers cessèrent de travailler et où on n’entendit plus au fond des gorges que le cri des corneilles, remontant dans la demi-nuit des sapins vers le Chêne Gras et la route goudronnée, puis redescendant, toujours sous le couvert des grands sapins, jusqu’à la lumière de la plaine, après le ruisseau de la Planche. [...]

Ils avançaient sous le frais soleil d’avril, dans l’air acide du petit matin, sans regarder ni peut-être voir, lorsqu’ils atteignirent la Croix des Rameaux et commencèrent à monter vers le cimetière, ceux de Siom qui se dressaient de part et d’autre de la route, ni curieux, ni mal intentionnés, véritablement émus, comme ils croyaient ne plus jamais l’être. La plus fière était bien sûr Yvonne, parce qu’ils étaient tous là, surtout ses rivales, Odette Theillet et, dans une moindre mesure, Aurélie Bournazel et Michèle Clupeau, quoiqu’elle eût peut-être honte de cet enterrement de pauvre, sans croix ni couronne, de ce cercueil que son père portait à présent sous le bras, comme il eût fait d’un parapluie, et si petit que ça ne faisait pas sérieux, mais qui devait bien l’être, sérieux, puisque ceux de Siom ne se contentèrent pas de regarder passer les Piale : ils descendirent des talus pour se regrouper derrière eux en silence et les accompagner là-haut, au cimetière en pente, sous les hêtres où les attendait l’abbé Guerle des Buiges, que le père Piale avait fait prévenir, la veille, et qui bénit ces funérailles de pauvres après lesquelles on se dispersa plus vite qu’une nuée d’étourneaux, comme si ça n’intéressait soudain plus personne ou qu’on s’en voulût d’avoir pleuré pour si peu, d’avoir si longtemps délaissé les tâches quotidiennes, abandonné les maisons, s’être laissé aller à une pitié trop sentimentale pour un garçon qui, après tout, ne voulait pas vivre et que chacun semblait à présent pressé d’oublier [...]

Richard Millet, L’Amour des trois sœurs Piale (Le petit Pierre...)
© P.O.L

L’œuvre et le territoire

Cet extrait présente l’enterrement du petit Pierre, fils de la famille Piale.

À propos de L’Amour des trois sœurs Piale

Au milieu des vents, des pluies et des voix sombres des bois du plateau de Millevaches, dans la grande nuit corrézienne, voici l’histoire de trois femmes fières. Yvonne, Lucie, Amélie : les trois sœurs Piale. Trois vies de femmes, vies de déceptions, de dureté, de laideur et d’intelligence, de beauté innocente.

Carnet de croquis, journal, méditation ? Peu importe, car tout ce qui se lit dans ce texte s’entend musicalement et ces notes sur le désir sont aussi bien de musique. D’ailleurs une allusion à Mozart annonce d’emblée l’air du catalogue qui pourrait suivre. Mais il ne s’agit pas de cela : anonymes ou nommées, si tant de femmes ici traversent le champ magnétique du désir c’est qu’un geste, l’intonation d’une voix, un seul regard suffisent parfois à l’embrasement. Et si la dimension érotique de ce livre, son extrême sensualité sont évidentes, il est aussi une réflexion toujours relancée au gré des émotions et des surprises de l’amour. Il est une recherche, la tentative d’élucider le mystère des corps et de leur étreinte. Il va, loin de tout discours, procédant par éclairs, par illuminations, fouiller au plus profond de cette obscurité du vivant qui aime.

(P.O.L)

Bonus

  • MP3 - 3.9 Mo
    Cet extrait de L’Amour des trois sœurs Piale (Le petit Pierre...) lu par Richard Millet.
    Enregistré en 2010 par le CRL en Limousin.
    © P.O.L

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