Le pauvre peuple

Chantam viva la França
E divertissam nos
Car lo petit pueple
Ganhara totjorn.

Lo paubre petit pueple
N’era bien maleiros,
N’era pas lo mestre
De chassar chas nos.

Si eu portava la lebre,
La lo chalia portar
Ad aquala noblessa
Per aver la patz.

E quand nos maridavem,
Nos fasien enratjar
Nos prenien nòstras femnas
Las no rendien pas

L’anunça de la guerra
A beleu bien prejat
Queu gran pendòlha
La lou rendien pas.

Lor portavem la renta,
Elo lo volien pas
E de la parentat
La lor en chaulien pas.

Passam davant lor pòrta
Lo se fara la man
Lo balha lo coratge
La lo rendien pas.

N’a pas conegut l’òme
Aqual qu’avia los piaus grands
Qu’es vengut z’en França
Per nos deslivrar.

Lo paubre Robespierre
Z’avia bien meritat
D’aqual fotralha
De la nos chaçar.

Pierre Bordas, Lo paubre pueple

L’œuvre et le territoire

Le pauvre peuple est l’un des chants recueillis par le linguiste Ferdinand Brunot (1860-1938) pour ses « Archives de la parole », dans ce qui est la première entreprise de collecte sonore d’airs populaires en France.

Soutenu notamment par la société Pathé, Brunot, déjà auteur d’une Histoire de la langue française, des origines à nos jours, entreprend en 1911 de constituer un fonds d’enregistrements sonores des savoirs oraux de la France de ce début de siècle, qui condensent à la fois de grandes voix de l’époque (poètes, philosophes) et d’innombrables timbres anonymes (contes, chansons, dialogues...). Inédit par la démarche qui le voit naître, remarquable dans l’ampleur du matériau enregistré, le fonds des « Archives de la parole » met aussi en lumière les langues régionales qui à l’époque sont encore massivement parlées.

Oscillant entre dialectologie et représentation lettrée, parfois folklorisante, du monde paysan, ces enquêtes n’en constituent pas moins un témoignage sonore exceptionnel car unique sur la société rurale française avant le grand bouleversement de la guerre de 1914-1918.

Pascal Cordereix, « Les Archives de la parole », Culture et recherche, n° 124, hiver 2010-2011.

Brunot effectue plusieurs missions en province : d’abord dans les Ardennes, puis en Berry, avant de visiter le sud de la Corrèze entre le 22 et le 30 août 1913, dont il rapporte 72 enregistrements de 38 sujets, répartis dans 12 localités différentes, entre le Saillant d’Allassac, Brive, Objat, Chaunac, Argentat et La Chapelle-Saint-Géraud. Parmi ces enregistrements figurent trente-cinq chansons, dont Le pauvre peuple, révélation d’une tradition qu’on pourrait bien plus tard qualifier de rebelle. Cette chanson évoque les malheurs du petit peuple face à la noblesse.

Pour pittoresque qu’il soit, l’enregistrement de Brunot est un événement pionnier dans la dynamique de collectage sonore en France, bien qu’il faille attendre 1938 pour constater la mise en place d’une Phonothèque nationale qui entreprendra de nouvelles recherches, dans les Alpes notamment.

Cet épisode essentiel dans l’histoire des collectes en Limousin qu’est la mission Brunot a suscité la création d’un spectacle et l’édition d’un ouvrage à l’occasion de son centenaire, en 2013.

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