La Souterraine Le parc...

Christophe Pradeau, La Souterraine, Éditions Verdier, 2005, p. 34-35.

© Éditions Verdier

Une fois dépassé le bois de la tata Hélène, le trajet ramenait successivement devant nous les Quatre Moulins, la Grande Renaudie, Tournevite, la maison du Turc et la fontaine Saint-Yrieix. C’est du moins, je crois, le nom que l’on donnait à cette source réputée miraculeuse dont il me revient quelquefois dans mon sommeil le clapotis où s’engourdissait la main et la niche d’ombre moussue aménagée par les siècles sous le vieil orme, d’où l’eau sourdait, noire, réchappée d’un monde d’hydres, tandis que tombait doucement dans la brise de mai la neige brune des samares. Deux minutes encore et c’était la maison blanche et, juste avant que la combe ne s’ouvre en contrebas : le château ; ou, à tout le moins, les murs derrière lesquels il se tenait invisible, retranché tout au fond d’un parc immense, dont on ne manquait jamais de nous vanter la beauté chaque fois que nous passions devant, ajoutant tout aussitôt, dans le souci trop évident de modérer l’enthousiasme de Laurence - ses projets d’exploration étaient un secret de polichinelle -, que l’accès en était devenu redoutable. Y pénétrer, c’était courir les plus terribles dangers, braver le crâne qui défend l’entrée des terres gâtes, de ces lieux tabous où achèvent de se consumer envoûtements, miasmes, radiations et autres agents invisibles de la mort térébrante. Laissé à l’abandon, le parc s’était transformé en un labyrinthe de ronciers que des sauts-de-loup, disparus sous la fléole des prés, creusaient d’à-pics. De tout cela, il ne reste plus rien aujourd’hui. Le domaine n’existe plus. Nous ne l’aurons jamais vu que sur les deux ou trois cartes postales sépia où le château, toujours pris sous le même angle, ne semble rien de plus qu’une grosse maison bourgeoise. Seule une aquarelle, rescapée sans doute d’un album de jeune fille, le montre semblable aux descriptions qu’en donnent chartes et actes notariaux, que je restai plusieurs jours à consulter aux Archives départementales, un été déjà lointain (c’était peu de temps après la mort de Laurence) dont je ressens parfois encore dans la bouche l’étrange amertume : on y devine, abâtardi par deux médiocres ailes en retour, l’ombre d’un logis Renaissance, avec fenêtres à meneaux et bustes de dames devisant, imitation maladroite et charmante des grâces bellifontaines.

Christophe Pradeau, La Souterraine (Le parc)
© Éditions Verdier

L’œuvre et le territoire

Toujours sur la route, cet extrait décrit un élément du paysage dont se souvient le narrateur : un parc pour lequel il inventait avec sa sœur, Laurence, une nouvelle histoire.

Le parc, évoqué par Christophe Pradeau, est un lieu composite. En effet, il s’est inspiré de différents sites limousins pour le décrire, dont la première image lui vient du parc du château de Prédevaux, près de la gare de Lubersac. Les statues de femmes sur la façade du petit château, ou de la grosse maison bourgeoise, sont inspirées, quant à elle, de la maison dite Maison Renaissance ou des archiprêtres, qui est située sur la place de l’horloge, la place centrale de Lubersac. L’auteur avait également en tête, en décrivant ce parc, une propriété à l’entrée de Meuzac.

À propos de La Souterraine

La Souterraine peut se lire comme l’accomplissement d’une promesse : « Nous avions juré de nous rappeler jusqu’à l’heure de notre mort – c’était la formule que j’avais répétée après elle – ce que ça fait d’être un enfant. »
Sur le chemin qui les ramène chaque dimanche de Lubersac, le village de la grand-mère, vers cette ville qui est la leur et « dont le nom est secret », Laurence et son frère, le narrateur, ont inventé, pour conjurer l’ennui et la nausée qui les assaillent en voiture, un jeu qui consiste à s’emparer de chaque détail du paysage en lui attribuant une histoire.
C’est ainsi que l’enfance se protège et s’oriente dans le brouillard des routes, de la peur, de la famille, de la géographie et de l’Histoire. Un soir d’hiver, sur l’écran de la vitre, ce brouillard que fend la voiture devient pour le frère et la sœur l’épaisseur même du langage. « S’engouffrer dans les mots », comme tout y invite dès lors, c’est explorer « l’intimité insituable des rêves » au risque de se perdre en retour dans ce qu’ils ont pour fonction de conjurer.

(Éditions Verdier)

Le point de départ de La Souterraine, premier roman de Christophe Pradeau, est ainsi une rêverie autour du trajet Lubersac-Limoges, route dont plusieurs toponymes, lieux-dits, ont intégré la fiction.

Bonus

  • MP3 - 3.3 Mo
    Cet extrait de La Souterraine lu par Christophe Pradeau.
    Enregistrement réalisé par le CRL en Limousin.
    © Éditions Verdier

Localisation

Également dans La Souterraine