Le Curé de village Le palais épiscopal de Limoges...

Honoré de Balzac, Le Curé de village, Bibliothèque électronique du Québec, p. 129-132.

Le palais épiscopal de Limoges est assis sur une colline qui borde la Vienne, et ses jardins, que soutiennent de fortes murailles couronnées de balustrades, descendent par étages en obéissant aux chutes naturelles du terrain. L’élévation de cette colline est telle, que, sur la rive opposée, le faubourg Saint-Étienne semble couché au pied de la dernière terrasse. De là, selon la direction que prennent les promeneurs, la rivière se découvre, soit en enfilade, soit en travers, au milieu d’un riche panorama. Vers l’ouest, après les jardins de l’évêché, la Vienne se jette sur la ville par une élégante courbure que borde le faubourg Saint-Martial. Au-delà de ce faubourg, à une faible distance, est une jolie maison de campagne, appelée le Cluzeau, dont les massifs se voient des terrasses les plus avancées, et qui, par un effet de la perspective, se marient aux clochers du faubourg. En face du Cluzeau se trouve cette île échancrée, pleine d’arbres et de peupliers, que Véronique avait dans sa première jeunesse nommée l’Île-de-France. À l’est, le lointain est occupé par des collines en amphithéâtre. La magie du site et la riche simplicité du bâtiment font de ce palais le monument le plus remarquable de cette ville où les constructions ne brillent ni par le choix des matériaux ni par l’architecture. Familiarisé depuis longtemps avec les aspects qui recommandent ces jardins à l’attention des faiseurs de Voyages Pittoresques, l’abbé Dutheil, qui se fit accompagner de monsieur de Grancour, descendit de terrasse en terrasse sans faire attention aux couleurs rouges, aux tons orangés, aux teintes violâtres que le couchant jetait sur les vieilles murailles et sur les balustrades des rampes, sur les maisons du faubourg et sur les eaux de la rivière. Il cherchait l’Évêque, alors assis à l’angle de sa dernière terrasse sous un berceau de vigne, où il était venu prendre son dessert en s’abandonnant aux charmes de la soirée. Les peupliers de l’île semblaient en ce moment diviser les eaux avec les ombres allongées de leurs têtes déjà jaunies, auxquelles le soleil donnait l’apparence d’un feuillage d’or. Les lueurs du couchant diversement réfléchies par les masses de différents verts produisaient un magnifique mélangé de tons pleins de mélancolie. Au fond de cette vallée, une nappe de bouillons pailletés frissonnait dans la Vienne sous la légère brise du soir, et faisait ressortir les plans bruns que présentaient les toits du faubourg Saint-Étienne. Les clochers et les faîtes du faubourg Saint-Martial, baignés de lumière, se mêlaient au pampre des treilles. Le doux murmure d’une ville de province à demi cachée dans l’arc rentrant de la rivière, la douceur de l’air, tout contribuait à plonger le prélat dans la quiétude exigée par tous les auteurs qui ont écrit sur la digestion ; ses yeux étaient machinalement attachés sur la rive droite de la rivière, à l’endroit où les grandes ombres des peupliers de l’île y atteignaient, du côté du faubourg Saint-Étienne, les murs du clos où le double meurtre du vieux Pingret et de sa servante avait été commis ; mais quand sa petite félicité du moment fut troublée par les difficultés que ses Grands-vicaires lui rappelèrent, ses regards s’emplirent de pensées impénétrables. Les deux prêtres attribuèrent cette distraction à l’ennui, tandis qu’au contraire le prélat voyait dans les sables de la Vienne le mot de l’énigme alors cherché par les des Vanneaulx et par la Justice.

Honoré de Balzac, Le Curé de village (Le palais épiscopal de Limoges...)

L’œuvre et le territoire

Balzac, lors de sa venue à Limoges en 1832, n’a pas manqué de se rendre à la cathédrale et sans aucun doute d’être profondément par l’évêché de la ville, surplombant ainsi la Vienne.

Contrairement à la géographie qu’il dresse de la ville, les faubourgs du Pont-Saint-Étienne et du Pont-Saint-Martial ne se situent pas rive gauche mais bien rive droite.

Dans cette même année, Limoges eut le terrible spectacle et le drame singulier du procès Tascheron, dans lequel le magistrat déploya les talents qui plus tard le firent nommer Procureur-général.
Un vieillard qui habitait une maison isolée dans le faubourg Saint-Étienne fut assassiné. Un grand jardin fruitier sépare du faubourg cette maison, également séparée de la campagne par un jardin d’agrément au bout duquel sont d’anciennes serres abandonnées. La rive de la Vienne forme devant cette habitation un talus rapide dont l’inclinaison permet de voir la rivière. La cour en pente finit à la berge par un petit mur où, de distance en distance, s’élèvent des pilastres réunis par des grilles, plus pour l’ornement que pour la défense, car les barreaux sont en bois peint. Ce vieillard nommé Pingret, célèbre par son avarice, vivait avec une seule servante, une campagnarde à laquelle il faisait faire ses labours. Il soignait lui-même ses espaliers, taillait ses arbres, récoltait ses fruits, et les envoyait vendre en ville, ainsi que des primeurs à la culture desquelles il excellait.

Honoré de Balzac, Le Curé de village, Bibliothèque électronique du Québec, p. 92-93.

Mais cette désorganisation de l’espace est nécessaire à l’intrigue, à son découpage territorial et symbolique, comme le dit Nicole Mozet :

Le Limoges balzacien est donc une ville remodelée : il fallait absolument que le fleuve, frontière symbolique entre le monde de la Loi et celui de l’Amour, puisse être traversé [...]

Nicole Mozet, La Ville de province dans l’œuvre de Balzac. L’espace romanesque : fantasmes et idéologie, Société d’édition d’enseignement supérieur, 1982.

Cependant, l’erreur, si l’on peut véritablement parler d’erreur, concerne le Cluzeau :

Pour l’essentiel, le Limoges du Curé de village est une construction textuelle, bien que la seule erreur topographique notable commise par Balzac concerne la localisation du Cluzeau. Mais celle-ci joue un rôle si important dans l’organisation de l’espace romanesque qu’on est tenté de penser que cette erreur est volontaire. Car de la position du Cluzeau, lieu-dit faisant actuellement partie de la commune d’Isle, sur la rive droite de la Vienne, et que Balzac situe sur la rive gauche, en face du faubourg Saint-Martial, dépend la localisation de l’île de Véronique [...]

Nicole Mozet, La Ville de province dans l’œuvre de Balzac. L’espace romanesque : fantasmes et idéologie, Société d’édition d’enseignement supérieur, 1982.

Le Cluzeau, c’est le lieu où les Sauviat, après avoir mis un terme à leur activité, s’installent dans une jolie maison de campagne.

Le vieux Sauviat liquida ses affaires, et vendit alors sa maison à la Ville. Il acheta sur la rive gauche de la Vienne une maison de campagne située entre Limoges et le Cluzeau, à dix minutes du faubourg Saint-Martial, où il voulut finir tranquillement ses jours avec sa femme. Les deux vieillards eurent un appartement dans l’hôtel Graslin, et dînèrent une ou deux fois par semaine avec leur fille, qui prit souvent leur maison pour but de promenade. Ce repos faillit tuer le vieux ferrailleur. Heureusement Graslin trouva moyen d’occuper son beau-père. En 1825, le banquier fut obligé de prendre à son compte une manufacture de porcelaine, aux propriétaires de laquelle il avait avancé de fortes sommes, et qui ne pouvaient les lui rendre qu’en lui vendant leur établissement. Par ses relations et en y versant des capitaux, Graslin fit de cette fabrique une des premières de Limoges ; puis il la revendit avec de gros bénéfices, trois ans après. Il donna donc la surveillance de ce grand établissement, situé précisément dans le faubourg Saint-Martial, à son beau-père qui, malgré ses soixante-douze ans, fut pour beaucoup dans la prospérité de cette affaire et s’y rajeunit. Graslin put alors conduire ses affaires en ville et n’avoir aucun souci d’une manufacture qui, sans l’activité passionnée du vieux Sauviat, l’aurait obligé peut-être à s’associer avec un de ses commis, et à perdre une portion des bénéfices qu’il y trouva tout en sauvant ses capitaux engagés. Sauviat mourut en 1827, par accident. En présidant à l’inventaire de la fabrique, il tomba dans une charasse, espèce de boîte à claire-voie où s’emballent les porcelaines ; il se fit une blessure légère à la jambe et ne la soigna pas ; la gangrène s’y mit, il ne voulut jamais se laisser couper la jambe et mourut.

Honoré de Balzac, Le Curé de village, Bibliothèque électronique du Québec, p. 57-59.

De plus, bien que l’île, qui dans l’enfance de Véronique deviendra l’Île-de-France en souvenir de sa lecture de Paul et Virginie, soit sans doute purement fictionnelle, nous pouvons l’imaginer être celle désormais appelée l’île aux oiseaux, aux abords directs du pont Saint-Martial, sur la rive gauche. Il ne fait guère de doute d’ailleurs qu’un feu allumé sur cette île puisse attirer le regard depuis les jardins de l’Évêché.

Dans les derniers jours du mois de septembre qui furent aussi chauds que des jours d’été, l’Évêque avait donné à dîner aux autorités de la ville. Parmi les invités se trouvaient le Procureur du roi et le premier Avocat-général. Quelques discussions animèrent la soirée et la prolongèrent jusqu’à une heure indue. On joua au whist et au trictrac, le jeu qu’affectionnent les évêques. Vers onze heures du soir, le Procureur du roi se trouvait sur les terrasses supérieures. Du coin où il était, il aperçut une lumière dans cette île qui, par un certain soir, avait attiré l’attention de l’abbé Gabriel et de l’Évêque, l’île de Véronique enfin ; cette lueur lui rappela les mystères inexpliqués du crime commis par Tascheron. Puis, ne trouvant aucune raison pour qu’on fît du feu sur la Vienne à cette heure, l’idée secrète qui avait frappé l’Évêque et son secrétaire le frappa d’une lueur aussi subite que l’était celle de l’immense foyer qui brillait dans le lointain. – Nous avons tous été de grands sots, s’écria-t-il, mais nous tenons les complices. Il remonta dans le salon, chercha monsieur de Grandville, lui dit quelques mots à l’oreille, puis tous deux disparurent ; mais l’abbé de Rastignac les suivit par politesse, il épia leur sortie, les vit se dirigeant vers la terrasse, et il remarqua le feu au bord de l’île. – Elle est perdue, pensa-t-il.

Honoré de Balzac, Le Curé de village, Bibliothèque électronique du Québec, p. 219-220.

À propos de Le Curé de village

Le Curé de village est un roman d’Honoré de Balzac d’abord publié en trois livraisons dans le journal La Presse en 1839 et que l’auteur remanie à plusieurs reprises pour les éditions en volume, la première datant de 1841.

Le Curé de village est le récit de l’enfance choyée de Véronique Sauviat puis de son triste mariage, d’un crime qui défraie la chronique et affole la société limougeaude suivi de la mise à mort du condamné et enfin de la longue expiation de Véronique.

Les Sauviat, couple d’Auvergnats installé à Limoges comme ferrailleurs et chaudronniers, ne trahissent guère la réputation attachée à cette contrée. Durs en affaires, économes, illettrés mais dotés d’une mémoire et d’un sens des chiffres hors du commun, les Sauviat prospèrent et espèrent offrir un riche parti à leur fille unique Véronique, née en mai 1802, le plus bel enfant de la basse-ville, élevée chrétiennement et qui à neuf ans, [...] étonna le quartier par sa beauté mais qui la vit gâtée par la petite vérole contractée à l’âge de 11 ans.

Véronique ne perdit pas non plus l’élégance et la beauté de son corps, ni la plénitude de ses lignes, ni la grâce de sa taille. Elle fut à quinze ans une belle personne, et ce qui consola les Sauviat, une sainte et bonne fille, occupée, travailleuse, sédentaire. [...] Le père et la mère furent heureux de la modestie de leur fille, qui n’eut aucun goût ruineux.

Honoré de Balzac, Le Curé de village, Bibliothèque électronique du Québec, p. 23-24.

Mélancolique, animée d’un fort sentiment religieux, Balzac la corrompt à la lecture du roman Paul et Virginie, l’un des plus touchants livres de la langue française :

La peinture de ce mutuel amour, à demi biblique et digne des premiers âges du monde, ravagea le cœur de Véronique. Une main, doit-on dire divine ou diabolique, enleva le voile qui jusqu’alors lui avait couvert la Nature. La petite vierge enfouie dans la belle fille trouva le lendemain ses fleurs plus belles qu’elles ne l’étaient la veille, elle entendit leur langage symbolique, elle examina l’azur du ciel avec une fixité pleine d’exaltation ; et des larmes roulèrent alors sans cause dans ses yeux. [...] Pour toute autre, cette lecture eût été sans danger ; pour elle, ce livre fut pire qu’un livre obscène. La corruption est relative. Il est des natures vierges et sublimes qu’une seule pensée corrompt, elle y fait d’autant plus de dégâts que la nécessité d’une résistance n’a pas été prévue.

Honoré de Balzac, Le Curé de village, Bibliothèque électronique du Québec, p. 33-34.

Forte d’une dot conséquente (presque toute la fortune de son père, sept cent cinquante mille francs), Véronique se marie à un riche banquier, M. Graslin. Dans leur belle maison de la place des Arbres, Véronique reçoit mais très vite s’échappe de cette société, tombe dans la solitude et dépérit.

Elle sentit une horrible répugnance à tomber dans le gouffre de petitesses où tournaient les femmes parmi lesquelles elle était forcée de vivre. Ce dédain écrit sur son front, sur ses lèvres, et mal déguisé, fut pris pour l’insolence d’une parvenue. [...]
Malheureuse dans toutes ses tentatives, mal jugée, repoussée par l’orgueil bas et taquin qui distingue la société de province, où chacun est toujours armé de prétentions et d’inquiétudes, madame Graslin rentra dans la plus profonde solitude.

Honoré de Balzac, Le Curé de village, Bibliothèque électronique du Québec, p. 66-67.

Vient un moment cependant où Véronique Graslin retrouve goût à la vie et reçoit cinq fois par semaine, ne tenant salon qu’avec les hommes de Limoges de quelque importance et des femmes, parisiennes de préférence.
C’est à cette époque que tout Limoges en vient à être bouleversé par le vol et le crime du vieux Pingret et de sa servante, dans le faubourg Saint-Étienne. Balzac fait de ce double homicide une triste conséquence de la peine de mort :

Pingret fut assassiné, pendant une nuit noire, au milieu d’un carré de luzerne où il ajoutait sans doute quelques louis à un pot plein d’or. La servante, réveillée par la lutte, avait eu le courage de venir au secours du vieil avare, et le meurtrier s’était trouvé dans l’obligation de la tuer pour supprimer son témoignage. Ce calcul, qui détermine presque toujours les assassins à augmenter le nombre de leurs victimes, est un malheur engendré par la peine capitale qu’ils ont en perspective.

Honoré de Balzac, Le Curé de village, Bibliothèque électronique du Québec, p. 94.

Très vite le coupable est identifié ; il s’agit de Jean-François Tascheron, un ouvrier porcelainier dont la conduite [était] excellente et qui devait faire fortune, originaire de Montégnac, bourg à la sulfureuse réputation (lieu imaginaire à la localisation délicate) :

Jean-François Tascheron était fils d’un petit fermier chargé de famille qui habitait le bourg de Montégnac. Vingt ans avant ce crime, devenu célèbre en Limousin, le canton de Montégnac se recommandait par ses mauvaises mœurs. Le parquet de Limoges disait proverbialement que sur cent condamnés du Département, cinquante appartenaient à l’Arrondissement d’où dépendait Montégnac. Depuis 1816, deux ans après l’envoi du curé Bonnet, Montégnac avait perdu sa triste réputation, ses habitants avaient cessé d’envoyer leur contingent aux Assises. Ce changement fut attribué généralement à l’influence que monsieur Bonnet exerçait sur cette Commune, jadis le foyer des mauvais sujets qui désolèrent la contrée. Le crime de Jean-François Tascheron rendit tout à coup à Montégnac son ancienne renommée.

Honoré de Balzac, Le Curé de village, Bibliothèque électronique du Québec, p. 101.

L’Église alors souhaite utiliser le cas pour mettre en avant son pouvoir sur les conscience, être au-dessus de la Justice. Il s’agit donc de faire venir l’abbé Bonnet, installé à Montégnac.

Une fois devenue veuve, Véronique quitte Limoges pour s’installer à Montégnac. Double expiation d’une certaine façon puisque Véronique, au-delà de sa piété et des actes de contrition, s’attachera à rendre fertiles des terres jusqu’alors inexploitées et à faire de la misère de « ses gens » un lointain souvenir.

Le Curé de campagne doit sans aucun doute beaucoup à l’accueil que la famille Nivet a réservé à son auteur, le logeant dans leur maison de la rue des Combes, lui faisant visiter la ville... De même, c’est à l’occasion de ses séjours limougeauds et de ses voyages qu’il peut se familiariser avec la campagne limousine, comme le dit Alfred Fray-Fournier :

Un matin du mois de septembre 1832, sur les six heures, l’antique patache qui faisait le service régulier d’Angoulême à Limoges s’arrêta comme de coutume sur la place Dauphine, devant le bureau des messageries. Un étranger en descendit et fut reçu par un homme jeune encore, qui le conduisit aussitôt au domicile de la famille Nivet. Cet étranger, qui venait à Limoges pour la première fois, était Honoré de Balzac, le romancier déjà célèbre et qui ambitionnait de prendre rang parmi ceux que Victor Hugo appelait « les maréchaux des lettres ».

Alfred Fray-Fournier, Balzac à Limoges, p. 6.

Il est vraisemblable que ce fut au cours de l’une de ses visites à la famille Nivet que l’occasion lui fut offerte d’explorer la région située à l’est de notre département, entre Saint-Léonard et la limite de la Creuse. Dans la description qu’il en a donnée en un livre dont il va être parlé, il en a exprimé exactement le caractère général et les traits particuliers. On sent que tous les aspects de cette contrée se sont fixés dans son imagination. On ne dépeint pas ainsi les sites pittoresques, les beautés et les ressources naturelles d’un pays, et jusqu’aux mœurs de ses habitants sans les avoir eus sous les yeux, sans les avoir étudiés de près.

Alfred Fray-Fournier, Balzac à Limoges, p. 10.

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