Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze Le meneur de loups

1898-1899

Dessin à la pierre noire, aquarelle brune et noire et rehauts de gouache blanche sur papier vélin (1898-1899).

C’était bien là l’errant de la lande, le familier des gorges désertes où le Doustre, en sa course impétueuse, se heurte aux blocs de granit. Il correspondait bien au type légendaire qui gouverne les bêtes démones et exerce l’antinagualisme. On sait que la croyance au « nagualisme », ce pacte étrange conclu entre l’homme et l’animal, est commune à bien des peuples qui n’ont jamais eu entre eux aucun contact.

[...]

Notre homme possède, dit-on, un grand empire sur le loup. Par ses exorcismes ou ses incantations il l’écarte des troupeaux, il « l’enclavèle », selon l’expression limousine. A sa présence le loup s’enfuit, la gueule béante, dans l’impossibilité de mordre ; sa cruauté resterait ainsi paralysée jusqu’au moment où il a traversé un cours d’eau.

[...]

L’homme donc était près de nous, sur la terrasse du château. Nous étions à l’écart, à l’ombre. La tête obscure du sorcier se détachait sur des nuages éclatants qui au loin rampaient dans les contreforts des monts d’Auvergne. Il paraissait inquiet, regardant de tous côtés à la dérobée, comme s’il eu redouté un danger. Mon hôte lui expliqua que j’avais entendu parler de sa puissance et que je désirais faire son portrait. Il parût flatté et se prêta de bonne grâce à notre désir. Tandis qu’il posait, étrange, les yeux dans les nuées, M. de Pebeyre, très adroitement, amena la conversation sur les loups.

« On dit que vous le gouvernez à votre guise, dit-il en s’adressant au sorcier ; pourtant je sais qu’en votre présence le loup dévora un jour une brebis ! C’est bien que vous n’y pouviez guère...
— Oui, dit l’homme, c’est vrai, un soir j’étais là-bas vers le Doustre, avec ma pauvre défunte, il faisait un temps noir...le vent soufflait...le troupeau s’était écarté, la bête sortit du bois et se jeta sur la plus belle brebis. Je l’avais appelé...le maître m’avait fait du mal, je voulais me venger.
— Mais, dites, l’avez-vous mangée, cette brebis ?... »
Il se recula effaré :
« Vous croyez donc, monsieur, que nous voulons prendre la rage du loup, le mal de mordre !... »
On a horreur de la bête touchée par le fauve, vivante ou morte, en Corrèze.
« Mais comment pouvez-vous gouverner ainsi le loup, souvent même sans le voir ?...
— Oh ! monsieur, voici longtemps que je ne le gouverne plus ; ces bêtes deviennent rares. Autrefois, elles arrivaient jusqu’à Laroche-Canillac, elles quittaient les forêts et traversaient le Doustre au bas de la ville et erraient par les rues en hurlant. J’ai vu souvent la nuit reluire leurs yeux rouges comme les charbons du feu...personne n’osait sortir. Il y a des années de cela, j’ai oublié le secret, il faudrait du temps pour se souvenir...oh ! Oui...du temps !...du temps !... »

L’homme était de nouveau pris d’inquiétude, il cherchait évidement un prétexte pour se retirer. M. de Pebeyre insistait :
« Je sais que debout sur un rocher vous étendez les bras, vous prononcez des paroles magiques ; mais que dites-vous ?...
— On dit : tapa minaou, diable te gare, laisse la bête, elle n’appartient ni à toi ni à moi, mais elle appartient....
— Et puis ?
— J’ai oublié... ce sont de mauvaises affaires. »
Il tremblait.
« Vous pouvez tout dire, n’ayez crainte. » Et il lui glissait un chapelet dans les doigts...
L’homme se leva frissonnant, son visage était plein d’épouvante.
« Je vous dit que ce sont des choses diaboliques, fit-il d’une voix sourde, que Dieu me pardonne... »
Et brusquement il nous quitta.

Gaston Vuillier, Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze (C’était bien...)

L’œuvre et le territoire

Pour son reportage « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze », Gaston Vuillier se rend au château de Pebeyre afin de rencontrer « le fameux meneur de loups » :

C’était un homme trapu, portant la blouse et coiffé du chapeau auvergnat. Sa face était épaisse et large, ses petits yeux vifs, fuyants, inquiets, roulaient des éclairs dans l’ombre des sourcils.

À propos de Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze

Il faut attendre 1899 pour que Gaston Vuillier propose un nouveau reportage au Tour du monde consacré au Limousin, et plus particulièrement à la Corrèze qu’il a découverte en 1893 à l’occasion de « En Limousin (paysages et récits) ». Ayant été marqué par Gimel et ses cascades, il s’y installe en partie et commence à acheter des terrains mitoyens aux chutes à partir de 1898.

Avec « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze », Gaston Vuillier propose une véritable enquête consacrée aux « médecines », rites et croyances locales, rendant compte par l’écrit et l’illustration (presque exclusivement des aquarelles) de ses rencontres et discussions avec différents metzes ainsi que des procédés que ceux-ci mettent en œuvre aussi bien pour guérir que pour envoûter.
Les dessins et le récit sont indissociables : le récit donne le contexte des scènes représentées, cite les lieux, les personnages, les circonstances des rencontres. Les dessins sont des compositions travaillées où les effets de clair-obscur sont mis au service de l’effet saisissant voulu.

Il convient de noter l’importance qu’accordait le fondateur de la revue Le Tour du monde, Édouard Charton, aux gravures accompagnant les reportages qu’il publiait :

Il paraîtra naturel que nos efforts tendent à donner aux gravures du Tour du monde une importance égale à celle du texte même. Si dans les œuvres poétiques ou romanesques les gravures ne sont qu’un ornement, dans les relations de voyages elles sont une nécessité. Beaucoup de choses, soit inanimées soit animées, échappent à toute description : les plus rares habiletés du style ne parviennent à en communiquer à l’esprit des lecteurs qu’un sentiment vague et fugitif. Mais que le voyageur laisse la plume, saisisse le crayon, et aussitôt, en quelques traits, il fait apparaître aux yeux la réalité elle-même qui ne s’effacera plus du souvenir.

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