Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze Le martèlement de la rate

Dessin au crayon graphite, aquarelle noire et rehauts de gouache blanche ; 27 × 41 cm.

Gaston Vuillier, Le martèlement de la rate
Photo : Jean-François Amelot, Seilhac.
© Ville de Tulle – Musée du Cloître

L’œuvre et le territoire

Gaston Vuillier relate l’expérience assez troublante à laquelle il assista, une nuit à Gimel, à l’invitation du metze Chazal.

Chazal, avec lequel j’étais en relations amicales, vint un jour me trouver, et, quoique personne ne fut là pour nous entendre, il me prit par le bras, m’entraîna dans un coin et, se penchant vers mon oreille, me dit mystérieusement, à voix très basse : « Venez ce soir à la forge, à 10 heures, on vous attendra ; vous frapperez trois coups. Gardez ceci pour vous seul », ajouta-t-il. Et il disparut. Évidemment, connaissant mon homme, je soupçonnais qu’il avait une chose particulièrement intéressante à me montrer. Je n’hésitai donc pas à répondre à l’appel qu’il m’avait adressé, et à 10 heures, je gravissais le chemin qui mène à la forge. Le village dormait, on n’apercevait aucune lueur.

Un aboi de chien jappant à la lune et l’éternelle rumeur du torrent, seuls, dans la nuit, montaient.

Arrivé à la forge, je frappe trois petits coups avec mon bâton ; la porte s’entr’ouvre et se referme aussitôt sur moi.

Le spectacle qui s’offre à mes yeux est étrange. Chazal, en manches de chemise, un lourd marteau de fer à la main, se tient debout devant l’enclume. Il paraît transfiguré, ses yeux brillent ; une rougeur inusitée colore son visage et ses mèches blanches flottent, lumineuses, autour de sa tête. Près de lui des femmes, couvertes de grandes capes sombres, déshabillent un jeune garçon maigre, presque exsangue, qui roule des yeux d’effroi.

Un vieillard, les bras nus, agite frénétiquement le grand soufflet qui va et vient avec rapidité, faisant un grand bruit rythmé. La forge entière est éclairée des reflets sanglants du brasier, tandis que dans l’ombre se meuvent confusément des silhouettes.

Chazal est toujours debout, immobile, grave, la main sur le marteau, ceint de rouge, illuminé par la flamme. L’enfant est nu, très pâle. Chazal murmure quelques mots d’une voix brève ; aussitôt l’enfant est étendu sur l’enclume, et, tandis que sa mère le saisit par le bras, une autre femme retient ses jambes et le forgeron de sa main gauche soutient sa nuque.

Un effroyable rugissement tout à coup fait trembler les vitres, en même temps le bras de Chazal se lève et s’abaisse ; le marteau frappe l’enclume avec violence. Le corps de l’enfant est tout secoué par des frissons. Sur son visage défait ses yeux terrifiés s’ouvrent, et de grosses larmes coulent le long des joues de la mère. Un autre cri sauvage retentit, de nouveau le marteau tombe sur l’enclume, dont les vibrations métalliques font tressaillir un instant la forge.

Le vieillard, environné d’étincelles, active toujours le foyer qu’il attise avec la pointe incandescente d’un fer. On eût dit qu’un grand vent de tempête passait et repassait sur nos têtes : c’était le bruit infernal du soufflet.

Chazal pousse un troisième rugissement plus effroyable encore.

Cette fois le marteau retombant s’arrête net au-dessus du ventre du malade, puis doucement il vient frôler l’épiderme.

Aussitôt le soufflet infernal se tait, le brasier, recouvert de mâchefer, s’éteint.

L’enfant, épouvanté, est habillé à la hâte et emporté par les femmes.

Le vieillard a disparu. Chazal remet sa veste et s’en va. Stupéfait, je reste cloué sur place.

J’ai de la peine à me ressaisir.

La scène inouïe, fantastique, à laquelle je viens d’assister, m’a troublé au plus profond de mon être.

À propos de Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze

Il faut attendre 1899 pour que Gaston Vuillier propose un nouveau reportage au Tour du monde consacré au Limousin, et plus particulièrement à la Corrèze qu’il a découverte en 1893 à l’occasion de « En Limousin (paysages et récits) ». Ayant été marqué par Gimel et ses cascades, il s’y installe en partie et commence à acheter des terrains mitoyens aux chutes à partir de 1898.

Avec « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze », Gaston Vuillier propose une véritable enquête consacrée aux « médecines », rites et croyances locales, rendant compte par l’écrit et l’illustration (presque exclusivement des aquarelles) de ses rencontres et discussions avec différents metzes ainsi que des procédés que ceux-ci mettent en œuvre aussi bien pour guérir que pour envoûter.
Les dessins et le récit sont indissociables : le récit donne le contexte des scènes représentées, cite les lieux, les personnages, les circonstances des rencontres. Les dessins sont des compositions travaillées où les effets de clair-obscur sont mis au service de l’effet saisissant voulu.

Il convient de noter l’importance qu’accordait le fondateur de la revue Le Tour du monde, Édouard Charton, aux gravures accompagnant les reportages qu’il publiait :

Il paraîtra naturel que nos efforts tendent à donner aux gravures du Tour du monde une importance égale à celle du texte même. Si dans les œuvres poétiques ou romanesques les gravures ne sont qu’un ornement, dans les relations de voyages elles sont une nécessité. Beaucoup de choses, soit inanimées soit animées, échappent à toute description : les plus rares habiletés du style ne parviennent à en communiquer à l’esprit des lecteurs qu’un sentiment vague et fugitif. Mais que le voyageur laisse la plume, saisisse le crayon, et aussitôt, en quelques traits, il fait apparaître aux yeux la réalité elle-même qui ne s’effacera plus du souvenir.

Bonus

  • Gaston Vuillier, dessin préparatoire au Martèlement de la rate
    Dessin au crayon graphite et aquarelle noire ; 31,8 × 26,8 cm.
    Photo : Jean-François Amelot, Seilhac.
    © Ville de Tulle – Musée du Cloître
  • MP3 - 2.7 Mo
    « Le martèlement de la rate » lu par Guy Emery
    Texte original de Gaston Vuillier lu par Guy Emery ; enregistrement réalisé en partenariat avec BRAM FM, janvier 2017.
    © Ville de Tulle – Musée du Cloître

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