Le Marquis de Villemer

George Sand, Le Marquis de Villemer, Calmann-Lévy, 1925 (première publication en 1860 dans La Revue des deux Mondes).

Enfin, ma sœur, nous y voilà ! et c’est un paradis terrestre. Le château est vieux et petit, mais bien arrangé pour le confort et assez pittoresque. Le parc est assez vaste, pas trop bien tenu, et pas à l’anglaise, Dieu merci ! riche en beaux vieux arbres couverts de lierre et en herbes folles. Le pays est adorable. Nous sommes en Auvergne en dépit des nouvelles délimitations, mais tout près de l’ancienne limite de la Marche, à une lieue d’une petite ville qui s’appelle Chambon et que nous avons traversée pour arriver au manoir. Cette petite ville est très-bien située. On y arrive par une rampe de montagne ou plutôt par la fente d’un ravin assez profond, car de montagne il n’y en a pas, à proprement parler. On quitte de grands plateaux, d’un terrain maigre et humide, couverts de petits arbres et de grands buissons, et on descend dans une gorge longue, sinueuse, qui, par endroits, s’élargit assez pour devenir vallée. Au fond de cette gorge, qui bientôt se ramifie, coulent des rivières de vrai cristal, point navigables et plutôt torrents que rivières, quoi qu’elles ne fassent que filer vite en bouillonnant un peu, et sans menacer personne. Pour moi qui ne connais que nos grandes plaines et nos grandes rivières plates, je suis très-portée à voir ici tout en élévations et en abîmes ; mais la marquise, qui a vu les Alpes et les Pyrénées, se moque de moi, et prétend que tout ceci est petit comme un surtout de table. [...]

C’est un pays d’herbes et de feuilles, un continuel berceau de verdure. La rivière qui descend le ravin s’appelle la Vouèze, et puis mêlée à Chambon avec la Tarde, elle devient le Char, lequel, au bout de la première vallée, s’appelle le Cher, que tout le monde connaît. Moi je tiens pour le Char ; le nom va bien à cette eau qui roule réellement avec l’allure d’une voiture bien lancée sur une pente douce, où rien ne la fait cahoter ni bondir déraisonnablement. La route aussi est unie et sablée comme une allée de jardin, et bordée de hêtres magnifiques, à travers lesquels on voit se dérouler des prairies naturelles qui sont en ce moment des tapis de fleurs. [...] Comme cela ressemble peu à nos prairies artificielles où l’on voit toujours la même plante sur une terre préparée en plate-bandes régulières ! Ici on sent qu’on marche sur deux ou trois lits de végétation avec de la mousse, des joncs, des iris, mille espèces de gramens plus jolis les uns que les autres, des ancolies, des myosotis, que sais-je ? Il y a de tout, et cela vient tout seul, et cela vient toujours. On ne retourne pas la terre tous les trois ou quatre ans pour mettre les racines en l’air et pour recommencer ce ratissage éternel qu’exigent nos terres paresseuses. Et puis ici on perd du terrain, on cultive mal, à ce qu’il paraît, et dans ces coins abandonnés à eux-mêmes la nature s’en donne à cœur joie de se faire belle et sauvage. Elle vous jette de grandes ronces qui n’en finissent pas et des chardons qui ont l’air de plantes d’Afrique, tant ils étalent de larges et rudes feuilles déchiquetées, d’un port et d’un dessin admirables.

Quand nous avons traversé la vallée, je te parle d’hier, nous avons gravi une montée très-roide et très-escarpée. Le temps était humide, vaporeux, charmant. J’ai demandé à marcher, et à cinq ou six cents pieds de hauteur j’ai vu l’ensemble de ce beau ravin de verdure. Les arbres se pressaient loin déjà sous mes pieds au bord de l’eau, et de distance en distance des moulins rustiques et des écluses remplissaient l’espace de leur bruit cadencé. A tout cela se mêlait le son d’une cornemuse qui était je ne sais où et qui disait à satiété un refrain naïf assez agréable. Un paysan qui marchait devant moi s’est mis à chanter les paroles en suivant et continuant l’air, comme s’il eût voulu aider le ménétrier à en sortir. Ces paroles sans rime ni raison m’ont semblé si curieuses que je veux te les dire :

Hélas ! que les rochers sont durs !
Le soleil ne les fond pas,
Le soleil, ni même la lune !
Tout garçon qui veut aimer
Cherche sa peine.

Il y a toujours quelques chose de mystérieux dans les chants du paysan, et la musique, aussi défectueuse que les vers, est mystérieuse aussi, souvent triste et portant à la rêverie. Pour moi qui suis condamnée à rêver au pas de course, puisque ma vie ne m’appartient pas, j’ai été très-frappée de ce couplet, et je me suis beaucoup demandé pourquoi même la lune ne fondait pas les rochers ; cela veut-il dire que, la nuit comme le jour, le chagrin du paysan amoureux est lourd comme sa montagne ?

George Sand, Le Marquis de Villemer (Enfin, ma sœur...)

L’œuvre et le territoire

Caroline de Saint-Geneix est la fille d’un gentilhomme riche et aimant. La mort de celui-ci, puis le renoncement de l’homme qui était promis à la jeune fille, laissent cette dernière dans un profond désarroi. Une union avec un vieillard argenté est envisagée pour sauver sa mère et sa sœur de la ruine, mais Caroline préfère s’engager comme demoiselle de compagnie à Paris, chez la marquise de Villemer, deux fois veuve, bienveillante quoique imbue de certains préjugés propres à sa condition.

La marquise a deux fils. Gaétan, duc d’Aleria, séducteur et noceur invétéré n’ayant de cesse de dilapider la fortune familiale en de multiples fêtes, n’est pas insensible au charme de Caroline et ne manque pas de le lui faire comprendre... L’autre fils, Urbain, le marquis, est quant à lui un intellectuel discret, tendre et tourmenté, qui mène une double vie ; d’une union secrète il a eu un fils dont il cache l’existence : la mère morte en couches, il place l’enfant chez une nourrice.

Éprouvé par l’aveu de cette histoire qu’il fait auprès de son frère, Urbain part retrouver son fils dans les Cévennes, et demande à Gaétan de cacher ces motivations à sa mère et à Caroline. Ces dernières partent alors en villégiature au château de Séval, près de Chambon-sur-Voueize, dans la Creuse. Elles sont bientôt rejointes par les deux hommes. Caroline n’est pas insensible à la mélancolie du marquis. L’intrigue questionne le fossé de classe qui sépare les deux jeunes gens. Mais le mariage finira par advenir...

Ce roman, dans la tradition champêtre qu’on connaît aujourd’hui à son auteure, constitue l’occasion de découvrir une description des abords de la petite ville de Chambon. Contrairement à ce qu’avance la narratrice, Caroline de Saint-Geneix, dans cette lettre qu’elle adresse à sa sœur, la bourgade ne se situe pas en Auvergne mais bien dans la Marche historique. On découvre ici plus précisément les paysages entourant le château de Séval, résidence provinciale de la famille de Villemer, où la marquise et l’héroïne, Caroline, ont élu domicile pour les vacances, en attendant que les deux fils de Villemer les rejoignent.

Reste à déterminer la localisation dudit château. Or, il se trouve qu’il n’existe aucune propriété répondant à ce toponyme.

Dans La Vie limousine, l’avocat et érudit creusois Louis Lacrocq (1868-1940) mène sa petite enquête à la recherche de la demeure qui aurait pu inspirer George Sand, familière de ce secteur de la Creuse, pour y avoir situé l’intrigue de son célèbre roman Jeanne. Pour Lacrocq, la montée très-roide et très-escarpée ne peut être que celle menant au château de la Villederie, situé sur la commune de Budelière, à huit kilomètres de Chambon. Aujourd’hui en ruines, le château est décrit en 1888 comme bien enclos, avec des terrasses ombreuses par Gustave Derennes dans sa Géographie du département de la Creuse. Lacrocq concède toutefois que les rares descriptions que fait George Sand de l’architecture de Séval ne paraissent pas pouvoir coïncider avec la réalité. Sans doute la « bonne dame de Nohant » aura-t-elle bâti une demeure fantaisiste.

Le Marquis de Villemer a d’abord été publié en cinq épisodes dans La Revue des deux Mondes en 1860, réédité en 1925. En dépit d’un succès important à l’époque (le roman est même adapté au théâtre dès 1864), l’opinion publique ne retient plus aujourd’hui ce roman parmi les grandes œuvres de Sand. Charles Monselet, dans la critique qu’il rédigeait pour Le Figaro en 1861, n’épargnait ni l’intrigue ni l’auteure, qu’il accuse alors de s’être reposée sur une aura ancienne et de n’avoir pas suffisamment renouvelé son écriture et les ressorts d’une intrigue bucolique sans autre préoccupation que l’amour.

Il ne s’agit plus, comme jadis, d’une vie mondaine et de voyages ; ce ne sont plus les soirs parfumés du café Florian, à Venise ; ce ne sont plus les nuits enfiévrées de Paris ; c’est la solitude du Berry, c’est la vie de propriétaire, c’est l’agriculture, c’est le labourage. On n’écrit plus, les mains tremblantes, et les yeux fixés sur ce but enivrant la gloire. On a la gloire, c’est le reste qu’il faut aujourd’hui. C’est la ferme à agrandir, c’est le lopin de terre à acheter.

Charles Monselet, « Le Marquis de Villemer par George Sand », Le Figaro, 14 novembre 1861.

En 1887, le critique littéraire et académicien Elme-Marie Caro loue au contraire la délicatesse de l’histoire, la justesse dans le traitement des personnalités.

Ni dans la littérature anglaise, ni dans la nôtre, l’histoire de l’institutrice ou de la demoiselle de compagnie n’est nouvelle. Mais ce qui est nouveau ici, c’est l’analyse des personnages, tracés avec autant de netteté que d’élégance ; c’est surtout l’abondance et la variété des plus charmants détails d’intérieur.

Elme-Marie Caro, George Sand, Hachette, 1887.

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