Le Limousin

Émile de La Bédollière, Philippe-Auguste Jeanron (illustrations), « Le Limousin » in Les Français peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du dix-neuvième siècle. Province, tome 2, Léon Curmer, Paris, 1841 (disponible sur Gallica).

— Ce marchand de bœuf n’est pas précisément un paysan ; tenez, le voici qui descend pendant qu’on relaye ; le costume que vous lui voyez, cet habit-veste de drap bleu, ce manteau de même couleur, ces longues guêtres de cuir, n’ont rien qui soit spécialement limousin. Il est d’une classe intermédiaire entre le commerçant de la ville et le laboureur de la campagne. J’ai déjà causé avec lui au bureau de la diligence, et je m’aperçois, à ses coups de chapeau, qu’il désire renouveler l’entretien.
— Eh bien, comment vous trouvez-vous de la route ?
— Ah ! monsieur, je voudrais être chez nous.
— Demeurez-vous bien loin de Limoges ?
— À quatre lieues de Saint-Junien.
— Allez-vous souvent à Paris ?
— Le moins possible ; c’est un voyage qui coûte trop d’argent ; on a tant de peine à en gagner. La moitié des profits s’en va en frais de voyage. Et puis ça me dérange de mes habitudes ! J’ai ma coutume de chez nous : le matin, je mange des châtaignes ; pour le marendé (goûter de deux heures), la crêpe de blé noir, pour le viépré (le diner à quatre heures), je mange l’omelette ; en nous en allant coucher, j’ai la soupe aux pommes de terre, aux raves et aux choux. J’aime mieux cela que tous les bons repas de Paris.
— Avez-vous bien vendu vos bestiaux ?
— Oui, monsieur. Encore un voyage, et j’aurai assez d’argent pour acheter un homme à notre fils. Je donnerai mon dernier sou pour le sauver de la conscription. Il n’y a pas trop de garçons chez nous pour travailler à la terre, sans que le roi nous prenne nos plus beaux jeunes gens.
— Il faut espérer que votre garçon aura un bon numéro. Avez-vous encore d’autres enfants ?
— Non, monsieur ; je n’ai plus que trois filles : l’aînée est mariée à un fermier de Périllac, la seconde est bergère, et l’autre porchère. Nous mangeons un pain bleu petitement ; nous avons des ruches qui nous sont d’un grand profit, mais la gelée nous a fait bien du mal, nous a tué bien des abeilles. Ma femme a eu la fièvre il y a quelques mois ; elle a été par dévotion à une fontaine du rieux tari, qui l’a guérie heureusement, de sorte que maintenant nous ne sommes pas trop à plaindre.
— Dans vingt-quatre heures, vous le serez encore moins ; vous reverrez toute votre famille. Le conducteur nous appelle ; bonsoir, brave homme.
— Adieu, monsieur. Le marchand de bestiaux remonta, et mon compagnon, se retournant vers moi, me traduisit cette conversation que j’avais sténographiée de mon mieux sur mes tablettes, en orthographiant, faute de règles positives, d’après la prononciation. Je ne sais, reprit-il, quel justicier disait : « Donnez-moi quatre lignes d’un homme, et je le ferai pendre ». On pourrait dire avec non moins de raison : « Écoutez quelqu’un pendant cinq minutes, pesez attentivement ses paroles, et, sous l’enveloppe de ses phrases, vous découvrirez son caractère, ses habitudes, sa vie privée tout entière ». En quelques mots, ce demi-paysan s’est complètement révélé, et j’ai reconnu en lui les traits caractéristiques de nos montagnards : l’esprit d’économie naturel à ceux qui gagnent péniblement ; l’horreur du service militaire, qui n’empêche pas le Limousin d’avoir envoyé aux armées françaises Brune, Jourdan, Souham, Marbot, Delmas, Sahuguet ; cette dépréciation du sexe féminin qui fait qu’on regarde à peine les filles comme des enfants ; cette confiance dans les cures miraculeuses qui guérit souvent le corps en relevant l’âme abattue.

« Le Limousin », Les Français peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du dix-neuvième siècle. Province

L’œuvre et le territoire

Deux voyageurs, rencontrés par hasard, échangent sur le Limousin le temps d’un trajet en diligence entre Paris et Limoges. Les deux hommes sont d’anciens avocats. L’un est aujourd’hui un voyageur qui réalise des études physiologiques et le second est un homme de lettres, rédacteur du Littéraire. Le journaliste est curieux de la région et va se la laisser conter par son compagnon de route, le temps d’un voyage.

— Vous allez jusqu’à Limoges, Monsieur ?
— Oui, Monsieur.
— Je vous plains, car il est peu agréable de faire quatre-vingt-dix-sept lieues et demie en cette froide saison ; mais, enfin, nous sommes seuls dans l’intérieur, et en nous étalant sur nos banquettes, avec nos manteaux pour couvertures et une botte de paille pour couvre-pieds, nous pourrons nous croire dans nos lits.

Très vite, la conversation se met à dépeindre un triste portrait du Limousin et de ses habitants. Ainsi l’atteste cette phrase au sujet de la Haute-Vienne : Aussi, quoiqu’une nourriture grossière, une température variable, des mariages trop précoces, n’aient pas encore altéré leur vigueur et leur beauté physiques, ils sont tristes et incultes comme leur sol natal. La Corrèze n’est guère mieux traitée. On y apprend que les corréziennes travaillent dès l’enfance avec les vignerons sur les coteaux rocailleux, et perdent leur sauvagerie primitive dans leurs fréquentes relations avec l’autre sexe. Puis, le discours s’adoucit et en vient davantage aux habitudes et coutumes de la région, rythmées par quelques témoignages locaux.

Finalement, les deux hommes n’arrivent pas ensemble au terme de leur voyage. Le journaliste semble satisfait du récit de son cicerone et, repus de connaissances, renonce à continuer jusqu’à Limoges.

Depuis deux mois, je me suis entouré de Limousins, j’ai consulté, non point les livres, mais les hommes ; j’ai vu des échantillons de toutes les classes de la société limousine ; je me suis crée un Limousin factice au milieu de Paris. Jeanron, peintre habile et consciencieux m’a communiqué d’exacts et beaux dessins dont je compte enrichir mon article ; un séjour de quatre années en Limousin l’a mis à même de me fournir les notes les plus précises. Il m’est arrivé de toutes parts des documents que j’ai soigneusement collationnés, et vous avez achevé de m’initier à l’aspect moral et physique du Limousin. Maintenant que mon siège est fait, comme disait l’abbé Verlot, quels renseignements nouveaux m’apporterait un voyage coûteux et pénible ? Le résultat de ces réflexions fut que je m’arrêtai à Vierzon.

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