La Carte et le Territoire Le lendemain...

Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire, Flammarion, 2010, p. 53-54.

© Michel Houellebecq et Flammarion

Le lendemain, son père passa le prendre dans sa Mercedes. Vers onze heures ils s’engagèrent sur l’autoroute A20, une des plus belles autoroutes de France, une de celles qui traversent les paysages ruraux les plus harmonieux ; l’atmosphère était limpide et douce, avec un peu de brume à l’horizon. À quinze heures, il s’arrêtèrent dans un relais un peu avant La Souterraine ; à la demande de son père, pendant que celui-ci faisait le plein, Jed acheta une carte routière « Michelin Départements » de la Creuse, Haute-Vienne. C’est là, en dépliant sa carte, à deux pas des sandwiches de pain de mie sous cellophane, qu’il connut sa seconde grande révélation esthétique. Cette carte était sublime ; bouleversé, il se mit à trembler devant le présentoir. Jamais il n’avait contemplé d’objet aussi magnifique, aussi riche d’émotion et de sens que cette carte Michelin au 1/150 000 de la Creuse, Haute-Vienne. L’essence de la modernité, de l’appréhension scientifique et technique du monde, s’y trouvait mêlée avec l’essence de la vie animale. Le dessin était complexe et beau, d’une clarté absolue, n’utilisant qu’un code restreint de couleurs. Mais dans chacun des hameaux, des villages, représentés suivant leur importance, on sentait la palpitation, l’appel, de dizaines de vies humaines,de dizaines ou de centaines d’âmes — les unes promises à la damnation, les autres à la vie éternelle.

Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire (Le lendemain...)
© Michel Houellebecq et Flammarion

L’œuvre et le territoire

Dans cet extrait, l’artiste retourne en Creuse après le décès de sa grand-mère et connait une véritable révélation artistique à la vue d’une carte du département, alors qu’il était arrêté dans un relais routier un peu avant La Souterraine, probablement l’aire de Bois-Mandé à Saint-Sulpice-les-Feuilles.

À propos de La Carte et le Territoire

La Carte et le Territoire décrit le parcours biographique et créatif de Jed Martin, un artiste français qui rencontre Michel Houellebecq en Irlande afin de lui demander d’écrire le texte d’un catalogue d’exposition, et qui signe son portrait peint. Michel Houellebecq a donc l’occasion de décrire une version en partie fictionnelle de lui-même, sous un jour parfois peu avenant de misanthrope. Jed Martin, d’après Michel Houellebecq, « consacra sa vie à la reproduction de représentations du monde, dans lesquelles cependant les gens ne devaient nullement vivre ».
On retrouve dans ce roman l’écriture simple et concise de l’auteur, ainsi que sa description réaliste, froide et parfois cynique des rapports homme/femme, des liens père/fils et du milieu de l’art contemporain.

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