Le Péché de monsieur Antoine Le jour gris et sombre...

George Sand, Le Péché de monsieur Antoine, Bibliothèque électronique du Québec, p. 83-85.

Le jour gris et sombre qui se levait lui permit enfin de voir par sa fenêtre l’ensemble du château.

Ce n’était littéralement qu’un amas de ruines, vestiges encore grandioses d’une demeure seigneuriale, bâtie à diverses époques. Le préau, rempli d’herbes touffues où le peu de mouvement d’une famille réduite au strict nécessaire avait tracé seulement deux ou trois petits sentiers pour circuler de la grande tour à la petite, et du puits à la porte principale, était bordé en face de lui de murailles écroulées, où l’on reconnaissait la base et l’emplacement de plusieurs constructions, et entre autres d’une chapelle élégante dont le fronton, orné d’une jolie rosace festonnée de lierre, était encore debout. Au fond de la cour, dont un grand puits formait le centre, s’élevait la carcasse démantelée de ce qui avait été le corps de logis principal, la véritable habitation des seigneurs de Châteaubrun depuis le temps de François Ier jusqu’à la révolution. Cet édifice, jadis somptueux, n’était plus qu’un squelette sans forme, mis à jour de toutes parts, un pêle-mêle bizarre que l’écroulement des compartiments intérieurs faisait paraître d’une élévation démesurée. Les tours qui avaient servi de cage aux élégantes spirales d’escaliers, les grandes salles peintes à fresque, les admirables chambranles de cheminée sculptés dans la pierre, rien n’avait été respecté par le marteau du démolisseur, et quelques vestiges de cette splendeur, qu’on n’avait pu atteindre pour les détruire, quelques restes de frises richement ornées, quelques guirlandes de feuillages dues au ciseau des habiles artisans de la renaissance, jusqu’à des écussons aux armes de France traversées par le bâton de bâtardise, tout cela taillé dans une belle pierre blanche que le temps n’avait encore pu ternir, offrait le triste spectacle d’une œuvre d’art sacrifiée sans remords à la brutale loi d’une brusque nécessité.

George Sand, Le Péché de monsieur Antoine (Le jour gris et sombre...)

L’œuvre et le territoire

Après avoir fait une halte à Éguzon et pressé de retrouver ses parents, Émile Cardonnet reprend le difficile chemin de Gargilesse, alors que menacent et la nuit et la tempête.

Lorsqu’il se trouva au sommet du ravin de la Creuse, la nuée ayant envahi tout le ciel, l’obscurité était complète, et il ne pouvait plus juger de la profondeur de l’abîme qu’il côtoyait, que par le bruit sourd et engouffré du torrent.

L’orage éclate et c’est à la lueur des éclairs qu’il trouve à s’abriter et qu’il observe les alentours, découvrant ainsi les ruines de Châteaubrun.

Les éclairs, en se succédant, lui eurent bientôt procuré une connaissance suffisante du pays environnant [...] et vis-à-vis de notre voyageur, au sommet d’une colline hérissée de roches formidables qu’entrecoupait une riche végétation, on voyait se dresser les grandes tours délabrées d’un vaste manoir en ruines. [...] Ce site était des plus pittoresques, et le reflet livide des éclairs lui donnait quelque chose de terrible qu’on y eût vainement cherché à la clarté du jour. De gigantesques tuyaux de cheminée, mis à nu par l’écroulement des toits, s’élançaient vers la nuée lourde qui rampait sur le château, et qu’ils avaient l’air de déchirer. Lorsque le ciel était traversé par des lueurs rapides, ces ruines se dessinaient en blanc sur le fond noir de l’air, et au contraire, lorsque les yeux s’étaient habitués au retour de l’obscurité, elles présentaient une masse sombre sur un horizon plus transparent.

Un homme, abrité au même endroit que lui, va le conduire au château et l’introduire auprès de son hôte qui l’invite à y passer la nuit. À son réveil, le lendemain, il peut enfin découvrir plus précisément ce lieu. Par la suite, Émile a de nombreuses occasions pour redécouvrir cette demeure sous de nouveaux jours.

La matinée était superbe et le soleil se levait lorsque Émile se trouva en face de Châteaubrun. Cette ruine, qui lui était apparue si formidable à la lueur des éclairs, avait maintenant un aspect d’élégance et de splendeur qui triomphait du temps et de la dévastation. Les rayons du matin lui envoyaient un reflet blanc rosé, et la végétation dont elle était couverte s’épanouissait coquettement comme une parure digne d’être le linceul virginal d’un si beau monument.

De fait il est peu d’entrées de châteaux aussi seigneurialement disposées et aussi fièrement situées que celle de Châteaubrun. L’édifice carré qui contient la porte et le péristyle en ogive est d’une belle coupe ; la pierre de taille employée pour cette voûte et pour les encadrements de la herse est d’une blancheur inaltérable. La façade se déploie sur un tertre gazonné et planté, mais bien assis sur le roc et tombant en précipice sur un ruisseau torrentueux. Les arbres, les rochers et les pelouses qui s’en vont en désordre sur ces plans brusquement inclinés ont une grâce naturelle que les créations de l’art n’eussent jamais pu surpasser. Sur l’autre face la vue est plus étendue et plus grandiose : la Creuse, traversée par deux écluses en biais, forme, au milieu des saules et des prairies, deux cascades molles et doucement mélodieuses sur cette belle rivière, tantôt si calme, tantôt si furieuse dans son cours, partout limpide comme le cristal, et partout bordée de ravissants paysages et de ruines pittoresques. Du haut de la grande tour du château on la voit s’enfoncer en mille détours dans des profondeurs escarpées, et fuir comme une traînée de vif-argent sur la verdure sombre et parmi les roches couvertes de bruyère rose.

(George Sand, Le Péché de monsieur Antoine, Bibliothèque électronique du Québec, p. 156-157)

À propos de Le Péché de monsieur Antoine

Le Péché de monsieur Antoine est le roman du triomphe et de l’amour et des idées socialistes, prenant pour personnage principal Émile Cardonnet, jeune bourgeois n’aspirant qu’à fonder une commune agricole, s’opposant à son père, riche industriel entreprenant de construire une usine pour maîtriser les flots de la Gargilesse.

— [...] Vous ne vouliez pas que je fusse artiste et poète : peut-être aviez-vous raison ; mais j’aurais pu être naturaliste, tout au moins agriculteur, et vous m’en avez empêché. [...]

Mes idées sur la société s’accordaient avec le rêve de cet avenir. Je vous demandais de m’envoyer étudier dans quelque ferme-modèle. J’aurais été heureux de me faire paysan, de travailler d’esprit et de corps, d’être en contact perpétuel avec les hommes et les choses de la nature. Je me serais instruit avec ardeur, j’aurais creusé plus avant que d’autres peut-être le champ des découvertes ! Et, un jour, sur quelque lande déserte et nue transformée par mes soins, j’aurais fondé une colonie d’hommes libres, vivant en frères et m’aimant comme un frère.

En chemin pour Gargilesse, Émile rencontre le comte Antoine de Châteaubrun, noble déchu, vivant chichement dans les restes de son château, partageant également sa table avec son frère de lait Jean Jappeloup, un homme du peuple en délicatesse avec les autorités, auprès de qui il avait eu à s’embaucher comme charpentier, et avec Janille, sa servante qui a élevé Gilberte de Châteaubrun comme sa fille. C’est de la jeune Gilberte, belle bien évidemment, mais aussi instruite, avide de lectures, qu’Émile va s’éprendre. Enfin, il faut compter avec le marquis de Boisguilbault, communiste comme il le dit lui même, imprégné d’une vieille rancœur l’ayant éloigné de son ami le comte et vivant depuis reclus en son domaine.

George Sand écrit et publie (sous forme de feuilleton) Le Péché de monsieur Antoine dans la seconde moitié de l’année 1845.
Au cours de l’année précédente, l’auteure propose à son ami et « inspirateur » Pierre Leroux d’installer à Boussac son imprimerie.

M’en voulez-vous, mon cher monsieur Guillon, de vous avoir montré la crinière d’un vieux lion ? c’est qu’il faut bien que je vous le dise, George Sand n’est qu’un pâle reflet de Pierre Leroux, un disciple fanatique du même idéal, mais un disciple muet et ravi devant sa parole, toujours prêt à jeter au feu toutes ses œuvres, pour écrire, parler, penser, prier et agir sous son inspiration. Je ne suis que le vulgarisateur à la plume diligente et au cœur impressionnable, qui cherche à traduire dans des romans la philosophie du maître. Ôtez-vous donc de l’esprit que je suis un grand talent. Je ne suis rien du tout, qu’un croyant docile et pénétré.

(George Sand, lettre à M. F. Guillon, le 14 février 1844)

Dans ce « désert et montagne aride », Pierre Leroux est vite rejoint par sa famille, ses proches et des disciples de ses théories ; les maigres bénéfices de cette imprimerie où chaque ouvrier gagne le même salaire sont investis dans une exploitation agricole où Pierre Leroux expérimente pour la première fois sa théorie du Circulus (terme qui apparaît d’ailleurs sur sa pierre tombale : « Doctrine de l’Humanité - Solidarité - Triade - Circulus »).

Est-ce, en effet, qu’avec toutes vos richesses vous produisez quelque chose ? non, c’est la Nature qui produit tout ; et quand vous pénétrez au fond de vos moyens de produire, l’industrie vous renvoie à l’agriculture, et celle-ci à vos fumiers. La Nature a établi un circulus entre la production et la consommation. Nous ne créons rien, nous n’anéantissons rien ; nous opérons des changements. Avec des graines, de l’air, de la terre, de l’eau, et des fumiers, nous produisons des matières alimentaires pour nous nourrir ; et, en nous nourrissant, nous les convertissons en gaz et en fumiers qui en produisent d’autres : c’est là ce que nous appelons consommer. La consommation est le but de la production, mais elle en est aussi la cause.

(Pierre Leroux, Revue sociale ou Solution pacifique du problème du prolétariat, n° 6, mars 1846)

Localisation

Également dans Le Péché de monsieur Antoine