Huit jours à Crozant Dès le matin...

Albert Geoffroy, Huit jours à Crozant, accompagné de crayonnés d’Émile Humblot, éditions Point d’Æncrage, 2016, p. 47-53.

Dès le matin, à neuf heures, la petite place située en face de l’hôtel Lépinat offrait un coup d’œil des plus animés. Bien que la messe ne commençât qu’à dix heures et demie, tous, hommes et femmes, étaient déjà réunis, venus pour la plupart des hameaux environnants. [...] Les hommes, coiffés de feutres noirs à larges bords, portaient sur leurs vestes de belles blouses bleues toutes neuves ; les femmes étaient vêtues uniformément de capes noires qui les enveloppaient de la tête aux pieds ; tous, hommes et femmes, avaient des sabots neufs, ce qui explique que j’ai eue tant de peine à m’en procurer trois jours auparavant.
[...]

À dix heures et demie, le dernier coup de la cloche appelle les fidèles à l’office et tout le monde se dirige vers l’église.
L’église de Crozant, du XIVe ou du XVe siècle, se compose d’une nef sans piliers, sans ornements. Le chœur seul, avec son autel très élevé, rappel une architecture quelconque.
[...]

Il était midi moins vingt minutes lorsque M. le curé descendit de chaire. Le père Brigand fit le tour de l’église, portant d’une main une aumônière en fer-blanc qu’il secouait bruyamment, et de l’autre la sonnette qu’il agitait à certains moments pour indiquer aux fidèles les différentes parties de l’office. À midi la messe était terminée, la bénédiction du Saint-Sacrement donnée, et le père Brigand n’avait pas fini sa petite tournée, qu’il agrémentait, du reste, de propos divers appropriés aux personnes auxquelles il s’adressait. La sortie offrit un curieux coup d’œil.
Les hommes passèrent par le chœur, seules les femmes sortirent par une porte latérale donnant du côté de la place. La porte étroite se détachait en noir sur la large façade blanche éclairée par le soleil, et ces capuches sortant, rentrant, parfois s’arrêtant sur le palier, rappelaient, d’une façon saisissante, des abeilles sur le pas de leur ruche, se bousculant pour entrer ou sortir.
Madame Lépinat nous avait demandé de lui céder pour la journée notre grande salle, et le déjeuner fut servi au premier étage. L’après-midi, en effet, tout le bas de l’hôtel fut envahi par les gens des hameaux voisins, désireux de goûter l’excellent vin blanc de M. Lépinat et de casser une croûte avant de regagner leur demeure.
À trois heures, aux tintements de la cloche sonnant le glas des morts, la procession se mit en marche vers le cimetière. Les femmes marchaient les premières, drapées dans leur manteau et la tête recouverte de la capuche ; puis venaient M. le curé et le père Brigand. Les hommes terminaient le cortège.
Ce recueillement, ces hommes et ces femmes en deuil se dirigeant en silence vers le cimetière, avaient un aspect saisissant de beauté religieuse.
La station au cimetière dura une heure, et, à sept heures, tous les habitants des hameaux étaient repartis.

Albert Geoffroy, Huit jours à Crozant (Dès le matin...)

L’œuvre et le territoire

Au cours de son bref séjour à Crozant, Albert Geoffroy assiste aux célébrations de la Toussaint qui attirent dans le village tous les habitants des hameaux alentours ; il relate le déroulement de cette journée, mettant l’accent sur les costumes, les traditions et les coutumes de ce petit village. Il dépeint alors un fragment de vie qui n’est pas sans rappeler la scène que Fernand Maillaud présente dans son tableau Jour des morts à Fresselines.

À propos de Huit jours à Crozant

J’ai soixante ans et je n’ai pas vu Carcassonne. Mais j’ai vu Crozant, qui est bien plus joli que Carcassonne.

À la fin du mois d’octobre 1901, Albert Geoffroy est invité à Crozant par ses amis aquarellistes Joseph Jeannot et Émile Humblot qui, dans leur lettres, vantent les mérites de l’hôtel Lépinat, les beautés de la Sédelle, et les attraits du gibier local. Et le déclic :

Nous comptons absolument sur vous, et c’est ici, en face des ruines de Crozant, qu’aura lieu votre initiation solennelle aux grands mystères de la couleur.

À son arrivée en gare de Saint-Sébastien, après sept heures de train, Albert Geoffroy est accueilli par Marcel, le fils de Madame Lépinat, qui doit le conduire jusqu’à ses amis qui l’attendent à Crozant, à une dizaine de kilomètres.

À travers son récit, Albert Geoffroy nous plonge au plus près du quotidien des artistes pleinairistes : il rencontre notamment Armand Guillaumin, à table à l’hôtel Lépinat ou en train de peindre sur le motif. Surtout, il découvre les paysages de cette vallée, entre Crozant et Fresselines, qu’il décrit avec ferveur à travers ces quelques pages.

Au point de vue artistique, tous tendent au même but : se rapprocher le plus possible de la nature. C’est par excellence l’école de la couleur et de la lumière. Piocheurs et chercheurs, ils travaillent du matin au soir, jamais satisfaits, toujours à la recherche de l’idéal.
Ce fut dans ce milieu choisi à souhait que je goûtai pendant quelques jours, trop vite écoulés, les joies d’un écolier en vacances.

Localisation

Également dans Huit jours à Crozant