L’Agence Barnett et Cie Le hasard fait des miracles

Maurice Leblanc, « Le hasard fait des miracles » in L’Agence Barnett et Cie, La Bibliothèque électronique du Québec, p. 188-229 (disponible en ligne).

Chargé d’éclaircir l’affaire du Vieux-Donjon, et muni des renseignements nécessaires, l’inspecteur Béchoux prit le train du soir pour le centre de la France et descendit à Guéret, d’où une voiture l’amena le lendemain matin au bourg de Mazurech. Il commença par une visite au château, ancienne et vaste demeure construite sur un promontoire qu’entourait une boucle de la Creuse. Georges Cazévon y habitait.

Riche industriel, président du Conseil général, homme considérable par ses relations politiques, âgé tout au plus de quarante ans et bel homme, Georges Cazévon avait un masque vulgaire et des allures rondes qui commandaient le respect. Tout de suite, comme le Vieux-Donjon faisait partie de
son domaine, il voulut y conduire Béchoux.

Il fallait d’abord traverser un beau parc, planté de châtaigniers, et l’on arrivait à une formidable tour en ruine, seul vestige qui restât du Mazurech féodal et qui s’élançait dans le ciel des profondeurs mêmes du défilé où la Creuse tournait lentement sur un lit de roches écroulées.

Sur l’autre rive, qui appartenait à la famille d’Alescar, se dressait, à douze mètres de distance, formant comme une digue, un mur de gros moellons, tout luisants d’humidité, que surmontait, cinq ou six mètres plus haut, une terrasse bordée d’un balcon, et où aboutissait une allée du jardin.

[...]

Béchoux ne perdit pas de temps. Il explora le pied de la tour, pénétra dans le cirque de décombres accumulés à l’intérieur par l’éboulement des planchers et de l’escalier, puis regagna le bourg, questionna, fit visite au curé et au maire, et prit son repas à l’auberge. À deux heures, il pénétrait dans l’étroit jardin qui descendait jusqu’à la terrasse et que coupait en deux une petite bâtisse sans style et délabrée qu’on appelait le Manoir.

Maurice Leblanc, « Le hasard fait des miracles », L’Agence Barnett et Cie

L’œuvre et le territoire

« Le hasard fait des miracles » voit Jim Barnett et l’inspecteur Théodore Bréchoux enquêter en Creuse.

La mort du jeune comte Jean d’Alescar, du côté du Vieux-Donjon, ne va pas sans rumeurs ni calomnies et Georges Cazévon, président du Conseil général, fait alors appel à la Préfecture pour qu’une enquête soit diligentée. D’où l’arrivée, via Guéret, du jeune inspecteur Théodore Béchoux, devancé, en tout et partout par Jim Barnett... et pour commencer chez la sœur de la victime...

— Ah ! enfin, te voilà, cher ami, s’écria Barnett joyeusement et la main tendue. Quand j’ai vu, ce matin, dans les journaux, la nouvelle de ton départ pour la Creuse, vite j’ai pris ma 40-chevaux, afin de me mettre à ta disposition, et je t’attendais. Mademoiselle, je vous présente l’inspecteur Béchoux, envoyé spécial de la Préfecture.

Cette affaire est une nouvelle fois l’occasion pour Jim Barnett, Arsène Lupin donc, de faire preuve de ses talents d’enquêteur, de sa perspicacité, mais aussi de se faire manipulateur, maître-chanteur, faussaire... Affaire bien rentable pour le gentleman-cambrioleur, qui, non content d’en avoir dénoué les intrigues et identifié le coupable, se fait juge... Mais si justice est loin d’être rendue, réparation est faite :

[...] laisse cette affaire. Elle est réglée, et, comme tu le vois, au mieux des intérêts communs.

Il convient de préciser qu’à nos yeux, comme à ceux de Christian Dussot et de Pierre Lacroix avant lui, Mazurech est une réinvention de Crozant ; ou pour le dire comme Christian Dussot :

Mazurech est une représentation de Crozant, recomposée par la fiction ; l’essentiel y est : la ruine, le méandre, la Creuse.

À propos de L’Agence Barnett et Cie

Ce recueil de nouvelles, L’Agence Barnett et Cie, paru en 1928, permet de suivre les pas d’Arsène Lupin qui, sous les traits d’un détective privé du nom de Jim Barnett, résout bien évidemment plusieurs affaires sans manquer de ridiculiser le jeune inspecteur Théodore Béchoux, et n’hésite guère à se remplir les poches, détroussant les bandits qu’il pourchasse voire même ses clients...
Dans sa préface, « Rendons à César... » Maurice Leblanc se charge d’abattre les masques :

Voici l’histoire de quelques affaires dont l’opinion publique, peu d’années avant la guerre, s’émut d’autant plus qu’on ne les connut que par fragments et récits contradictoires. Qu’était-ce que ce curieux personnage qui avait nom Jim Barnett, et qui se trouvait mêlé, de la façon la plus amusante, aux aventures les plus fantaisistes ? [...]

Aujourd’hui que les circonstances permettent que le problème soit exposé dans ses détails et résolu en toute certitude, hâtons-nous de rendre à César ce qui est dû à César, et d’attribuer les méfaits de Jim Barnett à celui qui les commit, c’est-à-dire à l’incorrigible Arsène Lupin. Il ne s’en portera pas plus mal...

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