Le Goût des femmes laides

Richard Millet, Le Goût des femmes laides, Gallimard, 2005, p. 62-63.

© Éditions Gallimard
Tous les droits d’auteur de cette œuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de l’œuvre autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

Je l’attendais place de la République, près de l’ancien hôtel de Ventadour, dont la masse de pierre grise, les fenêtres obscures, les tourelles, le portail Renaissance me faisaient songer à la Nouvelle-Angleterre. Je me tenais dans un coin d’ombre, prêt à voir apparaître un de ces spectres d’un nouveau genre dont j’avais découvert l’existence dans les nouvelles de Henry James et qui remplaçaient dans mes songes les vampires de mes terreurs nocturnes, avais-je dit à Marie-Laure qui m’avouerait par la suite que, plus que le reste (et par le reste, elle désignait négligemment un visage, le mien, qui s’étendait aux dimensions de la nuit la plus noire), c’était cette remarque littéraire qui l’avait décidée à venir me retrouver. J’avais erré dans les rues où tourbillonnaient des flocons jaunis par la lumière des réverbères, où les passants pressaient le pas pour échapper à la nuit, tombée dès cinq heures du soir, tandis que je faisais cent détours pour ne pas arriver en avance place de la République, redoutant plus que tout le ridicule d’être planté là, dans la neige et le froid, à attendre une fille qui ne viendrait sans doute pas ou qui, si elle tenait parole, me laissait redouter qu’il se produire quelque chose de bien différent de ce que j’espérais, un tel bonheur ne pouvant m’échoir, mais, au contraire, quelque chose qui aurait à voir avec la nuit, la laideur, le froid, le rire, l’abandon. Et j’avais beau me préparer au pire, le pire n’est jamais ce qu’on croit qu’il sera, et la poigne qui me tordait le ventre ne se relâchait pas. J’aurais donné beaucoup, à ce moment, pour n’être pas là, mais chez ma sœur, aux toilettes, me délivrant les entrailles, un livre sur les genoux, dans la lumière d’une mauvaise ampoule et des puanteurs qui semblaient mieux s’accorder à ce que j’étais que le parfum de Marie-Laure.

Richard Millet, Le Goût des femmes laides
© Éditions Gallimard
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L’œuvre et le territoire

L’apparence, la beauté, la laideur, les traits du visage reviennent régulièrement dans l’œuvre de Millet. Tout le roman est construit à partir de ce jeune homme dont on dit qu’il est un « laidassou », un garçon au visage ingrat, qui ne peut séduire aucune fille en raison de ce handicap. Réflexion sur la séduction et sur les pulsions de vie et de mort, sur Eros et Thanatos qui sont, chez Millet, toujours si proches l’un de l’autre, ce roman est aussi une mise en abîme de l’isolement de l’écrivain et du refuge de la langue.

C’est cette exploration de soi, ce regard sans concession sur la solitude qu’implique le fait de vivre, dans son corps et dans son âme, l’épreuve d’une négativité, que donne à lire Le Goût des femmes laides. Une traversée de la souffrance, du désarroi, de l’impossible. Le narrateur, devenu journaliste, dit sans innocence mais avec un sens du tragique relevant d’une lucidité aussi féroce qu’ironique ce qu’il en coûte d’être, comme chacun d’entre nous, un corps désirant, un mendiant muet, un homme qui effraye au lieu d’enflammer. « J’étais de ceux à qui l’amour est refusé, et qui, par conséquent, doivent séparer ce sentiment du désir qui en est la dimension incendiaire et consolatrice ». Et puisqu’on prête aux laids une virilité exacerbée, il s’agira pour lui de combler par le sexe ce qui est refusé à son cœur.

(Richard Blin)

Bonus

  • MP3 - 2.3 Mo
    Le Goût des femmes laides, extrait lu par Richard Millet.
    Ayants droit : CRL du Limousin
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