Spleen en Corrèze 16 février : Le fond de la querelle...

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze, La Table Ronde, « La petite vermillon », 1997, p. 84-85.

© Robert Laffont

Le fond de la querelle concernait la rivalité entre SPA de Brive et de Tulle. Rivalité ancienne entre les deux villes, et sur tous les plans : un historien régional m’a affirmé en avoir trouvé trace au douzième siècle. Insurmontable conflit entre Tulle, bourg rural entouré de plateaux, et Brive, qui s’étale dans un bassin fertile et participe déjà du monde méditerranéen. Tulle est chef-lieu ; Brive est plus importante, plus dynamique, plus ouverte. Tulle est grise ; Brive est ocre. Tulle est plouc, irrémédiablement ; Brive affecte des airs citadins. Tulle et Brive se détestent. Certains derbys opposant les clubs de rugby des deux villes ont dégénéré en soule, comme au Moyen Age : on se battait dans les tribunes, on crevait les pneus des voitures du voisin maudit. Charbonnel, le maire de Brive, a suggéré en son temps la création d’un département « Vézère », dont Brive eut été la métropole. Pour conjurer la menace, les Tullistes ont construit une cité administrative ubuesque — sorte de phallus blanc qui dénature si scandaleusement le site que Labrousse, quand il a bu un coup, me propose d’aller y poser un pain de plastic. J’ai toujours décliné la proposition ; et pourtant...

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze (16 février)
© Robert Laffont

L’œuvre et le territoire

Denis Tillinac revient sur l’opposition qui se joue, de façon immémoriale d’une certaine façon, entre Brive et Tulle. Celle-ci, au-delà des violences de jour de matchs de rugby, au-delà des vilains mots échangés, au-delà du mépris réciproque, a eu de bien regrettables conséquences urbanistiques... en l’occurrence la cité administrative. Elle se joue également ailleurs :

Tulle est surtout une ville de fonctionnaires : manufacture d’armes et services administratifs. Le moindre directeur de service départemental jouit d’un prestige inconcevable dans une ville comme Brive, par exemple, où les industriels et les professions libérales donnent le ton. Ici, ce sont les fonctionnaires d’autorité. D’où le style adopté par les notables : mélange de raideur, de tiédeur, d’esprit d’économie appliqué à la gestion des plaisirs. Jamais de bringues monstres ; pas de voiture de grand luxe. On étale moins de fric qu’on ne le pourrait. On se croit tenu d’aller écouter des conférenciers fanés plutôt que d’organiser des remake de La Grande Bouffe.

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze, La Table Ronde, « La petite vermillon », 1997, p. 75.

À propos de Spleen en Corrèze

Le soir je hantais les bars pour distraire ma solitude. Elle m’attendait entre les quatre murs de ma chambre. Alors, j’écrivais en écoutant Elvis qui n’était pas mort. Les nuits sont longues en province. Ma plume dessinait sur le blanc d’un cahier de brouillon la valse grise des émotions qui meublent les jours d’un localier, et quelques fois le submergent. C’était une manière de journal intime, une humble brocante où des bonheurs sans suite côtoyaient des désenchantements, des exaspérations vaines, des accès de rage métaphysique. Elvis chantait For the Good Times, la pluie tombait, la ville dormait. Elle avait le sommeil lourd.

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze, La Table Ronde, « La petite vermillon », 1997, p. 16-17.

Spleen en Corrèze, publié initialement en 1979, constitue d’une certaine façon le journal de bord de Denis Tillinac, journal organisé autour des quatre saisons d’un journaliste-localier basé à Tulle, couvrant autant les commémorations officielles avec dépôt de gerbes que les concours de bridge ou de belotes, les faits divers ou les soirées électorales...

J’exerçais le métier de localier à l’enseigne de La Dépêche du Midi, le journal toulousain des radsocs et des francs-maçons, deux espèces en voie de disparition.

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze, La Table Ronde, « La petite vermillon », 1997, p. 13.

Denis Tillinac se fait acerbe, cynique, désabusé... aussi bien quant à la ville de Tulle que des habitants et hommes politiques de la Corrèze :

J’en savais trop pour n’être pas incrédule.

Ce qu’on croit imputable à la médiocrité provinciale est à inscrire au débit de la nature humaine.

Cependant, le plateau de Millevaches, où une maison familiale l’accueille de temps, lui permet un certain ressourcement, de gagner en sérénité et d’exprimer son amour pour ce pays-là :

Corrèze que j’aime : désolée et frileuse, fondue dans ses gris...

Un soleil de commencement du monde étalait une blancheur floue sur le plateau. Ciel clair ; ligne brisée et sombre des sapinières...

Retour d’Ussel en fin d’après-midi. Ciel rare ; longs nuages floconneux. Bleu très pâle, laiteux. Vert sombre des collines. Du rose à l’horizon. Tout cela léger, psalmodiant.

Localisation

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