En Limousin Le Fantôme

Gravure sur cuivre par Ruffe, selon un dessin de Gaston Vuillier pour « En Limousin (paysages et récits) », Le Tour du monde, n° 5-6, février 1893.

Gaston Vuillier, Le Fantôme
Numérisation

L’œuvre et le territoire

« En Limousin » est aussi l’occasion pour Gaston Vuillier, au-delà des descriptions de paysages majestueux et des comptes-rendus de ses riches visites, de rendre compte des mythes, croyances et superstitions de la Corrèze. Il s’attachera d’ailleurs au « folklore » des guérisseurs et rebouteux dans des livraisons ultérieures du Tour du monde notamment avec son reportage « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze » (1899).

Un soir d’octobre, à Gimel, tandis que nous causions au coin du feu, la porte s’ouvrit brusquement, et une sorte d’animal apocalyptique se dressa devant nous. Les femmes poussèrent des cris affreux.

L’énorme bête, demeurée sur le seuil, allongeait le cou, remuait lentement la tète, avançait, reculait, flairait le plafond, fouillait de son museau. Il était vraiment effrayant, ce fantôme, sorte d’animal de très haute taille aux formes bizarres, qui venait de se montrer pour disparaitre presque aussitôt.

J’en fus un peu impressionné, et les gens du pays auxquels il est déjà apparu ne peuvent se défendre d’un grand effroi ; cependant il n’a plus guère de
mystère pour eux.

C’est d’habitude la nuit, sous la pâle lune, à l’heure où les gens se retirent chez eux, que le fantôme ou Cheval de Paille apparaît dans les rues du village. Ce fantôme est composé d’une simple fourche garnie de foin ou de paille recouverte d’une serpillière sous les plis de laquelle quelqu’un se tient caché.

À propos de En Limousin

En 1893, Gaston Vuillier publie dans la revue Le Tour du monde le reportage « En Limousin », qui se présente comme un carnet de route présentant les sites les plus spectaculaires de la Corrèze, son séjour l’ayant amené d’Argentat à Naves, en passant notamment par Tulle, Uzerches et Gimel.

À la riche description de paysages chaotiques, Gaston Vuillier ajoute la présence humaine à travers d’originales rencontres qui viennent conter et illustrer l’histoire de cette contrée. La Corrèze et ses vestiges façonnés par le temps, répondent à l’esthétique du Sublime et à la poétique des ruines. Cette vision, exaltée par les textes de Burke et de Kant est sensible aux déchaînements de la nature. Le paysage doit susciter l’enthousiasme, la passion et la peur. Le Sublime est ce qui nous menace dans notre intégrité physique. Plus le danger est présent, plus le paysage est sublime. Alors qu’Edmund Burke voit la terreur comme un élément nécessaire au Sublime, Emmanuel Kant parle de « choses terribles contemplées en sécurité » avant d’avancer que « le Sublime n’est pas dans la nature mais dans notre esprit ».
En Limousin, cette vision est illustrée par Gaston Vuillier. L’artiste aime à décrire la violence des cascades de Gimel, qui précipitent en leur fond les animaux imprudents. Ces chutes évoquent l’infiniment petit devant l’infiniment grand. Face à ces 42 mètres, c’est la perte de repères que fait ressentir le Sublime. C’est une contemplation des forces de la nature face à la fragilité humaine. Et, devant l’Inferno de Gimel, on ne peut que penser à l’enfer de Gustave Doré illustrant la Divine Comédie. Puis vient la puissante forteresse de Merle, ses tours et ses salles écroulées. Du haut de son promontoire, la citadelle se fait montagne, à l’image de Cavaillon et de son château des Évêques.

L’œuvre de Gaston Vuillier contribue à donner un nouveau visage au Limousin. À la douce Creuse s’ajoute désormais la dramatique Corrèze, présentant des paysages empreints de Sublime, et préparant la voie à un nouveau maître, Fritz Thaulow.

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