L’Ombre de l’amour Le disque du soleil...

Marcelle Tinayre, L’Ombre de l’amour, Maiade éditions, 2007, p. 168-170.

© Maiade éditions

Le disque du soleil, au bout de la vallée vaporeuse, descendait, entièrement visible, d’un rouge écarlate très pur. Quand il plongea dans les couches inférieures de l’atmosphère, il perdit cet éclat trop intense qui éblouissait les yeux, mais sa lumière oblique, tiède encore, s’attarda sur le village, et les choses eurent tout à coup leur figure du soir, avec une expression de gravité, de recueillement et d’attente.
Au carrefour de l’Orme, le bruit d’une scie, mordant le bois, dénonçait la présence de Chastre, le scieur de long, qui, par les beaux jours, s’installait, avec son attirail, devant la Chapelle des morts. Sur les marches du cimetière, des gens étaient assis, Fauche, l’aveugle, Buneil, le vieux Brandou, accotés à la grille branlante.
Cayrol faillit leur demander : « N’avez-vous pas vu la voiture ?... »
Mais Brandou et Buneil l’interpellèrent... Lui, qui savait tout, connaissait-il la vérité vraie sur cette histoire qui, déjà, courait le pays : l’achat des cascades, l’établissement d’un hôtel, la publicité bientôt commencée, dans toute la France, pour attirer les touristes à Monadouze ?
La nouvelle émut Cayrol. A son tour il interrogea : Quel était l’acquéreur ? un particulier, ou une société ?... Les trois cascades principales, la Grande Cascade, la Gouttatière ou Queue du Cheval, la Redole, appartenaient, avec le sol riverain, à trois propriétaires différents... Si le fils Peyrout vendait son morceau, si le vieil Arceix se laissait convaincre, jamais Barbazan, le neveu du curé, l’ennemi acharné du progrès moderne, n’abandonnerait la Redole...
— Savoir ! dit Buneil. L’argent est un grand maître, monsieur le docteur... Et puis, la Redole, tant belle qu’elle soit, est la troisième des cascades... On n’y accède point aisément... Elle est presque aussi dangereuse à voir de près que la quatrième chute, celle qu’on aperçoit si mal, en hiver, quand les feuilles sont tombées et que les eaux sont très grosses... Et pour l’Inferno, le grand gour tout noir et glacé, qui est tout en bas, ce vilain lieu ne sera jamais fréquenté que par les truites... et par les noyés... car vous le savez bien, monsieur Cayrol, la force du courant y entraîne toutes choses jetées aux cascades, que ce soient charognes de bêtes ou corps de chrétiens...
— Une fois, il y avait un homme de Tulle qui était tombé du pont, dit le vieux Brandou, d’un ton placide ; il est ressorti huit jours après, au gour noir... Sa tête était comme une noix cassée, et il était tout nu, parce que les pointes des roches avaient déchiré ses habits... Nous l’avons remonté, avec le garde champêtre et le maire, et on l’a porté ici, devant la Chapelle des morts... Il s’appelait François Soleilhavolps... On l’a enterré au Puy Saint-Clair de Tulle, et la famille a donné cinquante francs pour ceux qui avaient rapporté son corps... J’ai eu dix francs...

Marcelle Tinayre, L’Ombre de l’amour (Le disque du soleil...)
© Maiade éditions

L’œuvre et le territoire

La rumeur de l’achat des cascades est surtout l’occasion pour Marcelle Tinayre de revenir sur l’accès difficile aux chutes, à leur violence, à ses drames...

À plusieurs reprises dans l’Ombre de l’amour, l’auteure fait explicitement référence à Gaston Vuillier, qui quelques années auparavant avait été séduit par Gimel et ses cascades et qui entreprend dès 1898 d’acheter les terrains adjacents aux chutes pour constituer un parc.

Ce même soir, on apprit une grande nouvelle. Un monsieur de Paris avait acheté en sous-main les trois cascades supérieures et les terres riveraines. Il allait enclore tout le côté du ravin, depuis la route, et des sentiers en lacets permettraient aux touristes de descendre jusqu’à la « Queue de Cheval ». On établirait un petit kiosque rustique, qui servirait de buvette, sur le gros rocher plat, au-dessus de la « Redole ». Et, les étrangers affluant bientôt à Monadouze, le monsieur de Paris gagnerait beaucoup d’argent. Les anciens propriétaires, qui n’avaient jamais vu l’acquéreur, et qui avaient vendu, un bon prix, sans demander aucun détail, se plaignaient maintenant, comme si quelqu’un leur avait fait tort... L’idée que les touristes paieraient pour voir les cascades, leurs cascades ! et que cet argent tomberait dans la poche d’un Parisien, cette idée bouleversait leurs âmes paysannes...

Marcelle Tinayre, L’Ombre de l’amour, Maiade éditions, 2007, p. 256-258.

À propos de L’Ombre de l’amour

C’est un pays mélancolique et délicieux, une Bretagne moins célèbre et moins profanée que l’autre... J’aime ses bruyères, ses roches, ses eaux translucides, son patois musical, sa pauvreté... Denise, y a-t-il encore des sorciers à Monadouze ? Honore-t-on les fontaines sacrées ? Mène-t-on à sainte Claquette les enfants bègues ou muets ? Pratique-t-on l’envoûtement avec le seau et le miroir ? Ne “forge”-t-on plus les gens dont la rate est malade ? La chasse volante et le bérou n’ont-ils pas déserté cette province livrée au progrès ? Plante-t-on encore, dans les champs ensemencés, une croix et quatre bouquets de paille en l’honneur du Christ et des Évangélistes ?...

C’est en ce pays de Monadouze, pendant littéraire de Gimel-les-Cascades, que Marcelle Tinayre situe l’essentiel de ce drame de l’Ombre de l’amour.
C’est là en effet que Jean Favières, jeune homme souffrant de la tuberculose, vient en convalescence, accueilli chez le docteur Cayrol et sa fille Denise.

Denise, de quelques années plus âgée que lui, est préposée à ses soins, une tâche dont elle va s’acquitter avec dévouement et compassion, car elle s’est donnée comme mission de le ramener à la vie.
Quant à la mystique Fortunade, qui aurait rêvé d’être sœur dans un couvent de Tulle pour s’occuper des malades, alors que ses parents veulent la marier, elle s’est trouvé elle-aussi un but : celui de ramener vers Dieu et la société des hommes le fils du vieux metje, le guérisseur-forgeron, ce Martial sauvage, bourru et rebelle dont tout le monde s’éloigne.
Mais sauront-elles répondre, l’une aussi bien que l’autre, aux sentiments qu’elles ont fait naître dans le cœur de ces deux hommes blessés dont les autres se détournent ? Sauront-elles échapper à cet amour masculin vers lequel la pitié les entraîne ? Est-ce de l’amour... ou n’est-ce que “l’ombre de l’amour” ?

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