Jeanne Le château de Montbrat

George Sand, Jeanne, Bibliothèque électronique du Québec, p. 513-516.

Le château de Montbrat que, soit par corruption, soit conservation de son nom véritable, les paysans appellent aussi la forteresse des Mille-Bras, est une ruine imposante située sur une montagne. La ruine féodale est assise sur des fondations romaines, lesquelles prirent jadis la place d’une forteresse gauloise. Ce lieu a vu les combats formidables des Toullois Cambiovicenses contre Fabius. Je crois qu’on découvre encore par là aux environs quelques vestiges du camp romain et du mallus gaulois. Mais il faut voir ces choses respectables sur la foi des antiquaires, qui les voient eux-mêmes, comme faisait le curé Alain, avec les yeux de la foi.

Léon Marsillat était riche. Il avait plusieurs propriétés autour de Boussac et entre autres un domaine ou métairie du côté de Lavaufranche, sur lequel se trouvait cette vaste ruine, qui ne donnait aucune valeur à la propriété dans un pays où la pierre de construction et la main d’œuvre sont à vil prix.

La métairie était située au bas de la montagne, et Jeanne, qui n’était jamais venue à Montbrat, ne remarqua pas le détour que lui fit faire son cavalier pour éviter cet endroit habité. Léon prit un sentier rapide et conduisit sa capture tout droit à ce castel, dont il ne regrettait pas l’antique splendeur, mais qu’il était cependant un peu vain de posséder. Son grand-père le maçon, ayant acheté ce manoir où ses ancêtres n’avaient certes pas dominé le sentiment de parenté triste et jalouse qui, dans le cœur des nobles, s’attache aux vestiges de ces puissantes demeures, ne faisait point illusion au plébéien Marsillat. Et pourtant il prenait un secret plaisir plein d’ironie et de vengeance contre l’orgueil nobiliaire en général à se sentir châtelain tout comme un autre. Il eût volontiers écrit sur l’écusson brisé de sa forteresse, au rebours de certaines devises pieusement audacieuses : « Mon argent et mon droit. »

Quoiqu’il ne restât pas un corps de logis, pas une seule tour entière, le préau, encore entouré de grands pans de murailles plus ou moins échancrés, formait un enclos très bien fermé, grâce au soin que l’on avait eu de barrer le portail qui avait autrefois renfermé la herse, par de fortes traverses en bois brut, solidement cadenassées. Cet enclos servait aux métayers pour mettre au vert, durant les nuits d’été, leur jument avec sa suite, c’est-à-dire avec son poulain. L’herbe croissait haute et serrée dans cette cour battue jadis comme le sol d’une aire par les pas des hommes d’armes.

George Sand, Jeanne (Le château de Montbrat...)

L’œuvre et le territoire

Jeanne, suite aux manigances de madame de Charmois, l’épouse du sous-préfet, décide de quitter le château où elle s’était mise au service de madame de Boussac.
Marsillat, n’ayant pu la séduire mais espérant encore pouvoir la faire céder, la suit, de nuit, sur le chemin de Toulx-Sainte-Croix. Prétextant la maladie de sa tante, il invite Jeanne à l’accompagner dans son « château de Montbrat ».

À propos de Jeanne

Au décès de sa mère, Tula, Jeanne, jeune bergère de Toulx-Sainte-Croix, est invitée par Guillaume de Boussac au château de Boussac pour se mettre au service de sa mère, désireux de se faire pardonner le renvoi injuste de Tula, sa nourrice.
Elle va y déclencher les passions. Trois hommes la désire : Guillaume de Boussac, un jeune aristocrate mélancolico-rêveur, Marsillat, un avocat en quête de bonnes fortunes paysannes et sir Arthur, un riche Anglais au cœur noble. Mais sa grande beauté déclenche aussi les craintes et les jalousies de Madame de Charmois, femme du sous-préfet, qui voit en elle une rivale pour sa fille en quête d’un mari.
Mais Jeanne reste imperturbablement indifférente aux sentiments qu’elle provoque, se refuse à tout mariage au nom d’un vœu fait autrefois à sa mère.

Jeanne est le roman de deux premières pour George Sand. C’est en effet la première fois que l’auteure s’essaie, en cette année 1844, à la publication en feuilleton (dans le Constitutionnel) ; cependant, elle ne se conforme pas au genre, ne se soumettant pas au suspense de fin de livraison, comme elle l’explique dans une notice qu’elle rédige en 1852, s’associant à Balzac dans cette volonté de ne pas finir un chapitre sur une péripétie intéressante, qui devait tenir sans cesse le lecteur en haleine, dans l’attente de la curiosité ou de l’inquiétude.

Tel n’était pas le talent de Balzac, tel est encore moins le mien. Balzac, esprit plus analytique, moi, caractère plus lent et plus rêveur, nous ne pouvions lutter d’invention et d’imagination contre cette fécondité d’événements et ces complications d’intrigues. [...] nous n’avons pas voulu l’essayer, non par dédain du genre et du talent d’autrui [...] Nous n’avons pas voulu l’essayer, par la certitude que nous sentions en nous de n’y pas réussir et d’avoir à y sacrifier, des résultats de travail qui ont aussi leur valeur, moins brillante, mais allant au même but.

C’est également la première incursion de George Sand dans le genre du roman champêtre, comme Sainte-Beuve le note le 18 février 1850, dans une de ses chroniques réunies dans ses Causeries du lundi (volume I) :

Le roman de Jeanne est celui dans lequel elle a commencé de marquer son dessein pastoral. Pourtant le personnage de Jeanne, la bergère d’Ep-Nell, est bien poétique, bien romanesque encore ; les souvenirs druidiques interviennent dès les premières pages pour agrandir et idéaliser la réalité.

George Sand note, quant à elle, dans la notice de 1852 : Jeanne est une première tentative qui m’a conduit à faire plus tard la Mare au Diable, le Champi et la Petite Fadette.

Mais, pour champêtre que soit Jeanne, George Sand laisse apparaître dans ce roman ses idées républicaines voire socialistes ; ainsi, Marie, la sœur de Guillaume de Boussac, peut déclarer : je sais que Jeanne est notre égale, Guillaume [...] aucune de mes amies du couvent ne m’a inspiré la confiance et le respect que Jeanne m’inspire.

Localisation

Également dans Jeanne