Et je me suis caché Le bunker...

Geoffrey Lachassagne, Et je me suis caché, Aux forges de Vulcain, 2012, pp. 107-108.

© Aux forges de Vulcain

Le bunker c’est une guérite bizarre au bord de la voie ferrée, près du pont. Comme une minuscule maison, toute en béton. Je sais pas trop à quoi ça sert, en fait. Peut-être pour les aiguilleurs, dans l’ancien temps ; ils s’y planquaient au coin du poêle, et faisaient rien de leurs journées que regarder la neige tomber. De temps en temps, ils baissaient un levier pour envoyer un train plutôt vers Varetz ou plutôt vers Alassac. Ça m’aurait bien dit un boulot comme ça. Mais bon, vu ma capacité à inventer des conneries là où personne aurait cru que c’était possible, j’aurais bien réussi à mettre la panique dans le système, à envoyer la micheline en Australie ou l’express sur la lune.

On s’est installés, et on a attendu qu’une troupe de Chinois raboule. Putain ce qu’on étouffe dans la guitoune en été. Un vrai sauna. Du côté des voies y a quand même une fenêtre, qui se remplit de couleurs à chaque fois qu’un train passe. Alors les plaques de béton se mettent à grincer les unes contre les autres et on dirait que le bruit du convoi essaye de tenir tout entier dans le bunker. Et puis tout se barre dans un souffle, une petite bourrasque qui vient fourner dedans, nous rafraîchit une seconde, et puis retourne aux basques du convoi.

De l’autre côté, y a une porte qui donne sur le talus, et plus bas sur un petit pré, avec dedans un veau qui broute, tranquilou. On l’a bien caillassé une ou deux fois, mais vraiment parce-qu’y avait pas d’autre cible. Notre créneau, c’est plutôt les piccolos de l’Aoûtien qui retournent au lotissement. On les a bombardés tellement souvent qu’à force ils doivent considérer ça comme un passage obligé, mais pas plus dangereux que le raidillon de Bellevue, ou la traversée de la nationale. Du coup, vu l’épopée qui les attend, ils préfèrent pas perdre d’énergie à nous courir après. Ou même à protester. Et chaque fois que les grenades leur pleuvent sur le dos, ils font rien d’autre que de s’enfouir la tête sous leur blouson, qu’en a vu d’autres, de toute façon, et de poursuivre leur chemin, avec toujours la même démarche bancale, à zigzaguer de poteaux électriques en panneaux de signalisation, et jusqu’aux pavillons.

Geofrey Lachassagne, Et je me suis caché (Le bunker...)
© Aux forges de Vulcain

L’œuvre et le territoire

Dans cet extrait, Titi, qui a quitté le domicile familial avec son jeune frère, investit un bunker au bord d’une voie ferrée et s’adonne à un de ses loisirs favoris : caillasser les passants.

À propos de Et je me suis caché

Titi, 14 ans, et Jérémie, 7 ans, vivent chez leur grand-mère dans une petite ville de Corrèze. Leur grand frère Jules a quitté la ville il y a plusieurs années en promettant à Titi qu’il reviendrait le chercher et voici qu’il annonce enfin son retour. Tandis que Titi erre avec ses amis autour de la halle et du lac artificiel en attendant l’arrivée imminente de Jules, Jérémie se trouve livré à lui-même et vit dans son monde imaginaire. Ses journées, quand elles ne sont pas consacrées à l’étude de la Bible avec sa grand-mère, sont faites de guerres incessantes contre les Indiens et les Incroyants, qui provoquent toutes sortes de catastrophes. Le retour attendu du grand frère prodigue, la frustration de Titi, les maladresses de Jérémie et une série de rencontres imprévues vont amener les deux frères, pendant trois jours, à transformer la ville en un vaste terrain d’aventures.

Aux Forges du vulcain

Bonus

  • MP3 - 2.7 Mo
    Geoffrey Lachassagne lit l’extrait « Le bunker... » de Et je me suis caché
    Enregistrement : AVEC en Limousin
    © Aux forges de Vulcain

Localisation

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