Le Ranch of Léon Le bâtiment...

Serge Vacher, Le Ranch of Léon, Après la Lune, 2011, p. 77-78.

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Le bâtiment faisait dans les cinquante mètres de long sur dix de large.
Quatre travées de quatre mètres cinquante chaque, plus un couloir central de un mètre pour passer la nourriture et les antibios. Vingt box par travée, ce qui faisait quatre-vingts petites boîtes. Dans chacune d’elles, dix porcs vociférants se serraient les uns contre les autres, le mouvement de l’un entraînant fatalement le mouvement des neuf autres. Ça allait de jeunes porcelets de vingt kilos jusqu’aux supercalibres de plus de trois cents livres, prêts à partir pour l’abattoir. Tous les deux mois, c’était le rythme, un gros poids-lourd culait au quai et ouvrait béantes d’énormes portes métalliques. Un type abaissait un pont et, par un système de barrières mobiles guidait les mastards du box jusqu’au véhicule. Si un ne voulait pas suivre, pas de problème ! Penché sur la barrière, le gars pilonnait le flanc et l’échine large de la bête à l’aide d’une baguette électrifiée. Fou de douleur, l’animal avait vite fait de faire comprendre à coups de grognements, voire de dents, à ses potes d’infortune que fallait se débrouiller pour lui faire une petite place. Marre de recevoir des giclées de douze volts dans le cul.
Les camions arrivaient ainsi et repartaient avec leur chargement hurlant, puis revenaient deux jours après, le temps d’effectuer la rotation et de replacer les animaux. Une quarantaine de petits porcelets prenaient alors place dans les box et la comédie repartait.
Tout ce joli monde déféquait, pissait, bouffait, grognait à longueur de journée, réglés comme des horloges, défoncés jusqu’à leurs yeux fous par les dopes, antibiotiques et anabolisants qu’on leur envoyait à grands coups de potions, de granules, de seringues pour les vaccinations obligatoires, sinon la viande était refusée à la consommation. Porcelets, ils se jetaient les uns sur les autres en des jeux limite snuff moovies, piétinant des caillebotis métalliques en couinant. Adultes et gras, ils poussaient des grognements d’asthmatiques, se bousculaient lourdement à grands coups de hure, aveuglés par des néons clignotants, rendus totalement dingues par le sifflement d’une ventilation haute activée par quatre turbines placées face à face sur les deux pignons du bâtiment. Cela formait un vrombissement assourdissant qui se mêlait aux halètements des bêtes en un bruit quasi insoutenable. Le type qui les soignait était continuellement affublé d’un casque. Il portait également un masque qui avait bien du mal à le protéger d’une odeur difficilement supportable.

Serge Vacher, Le Ranch of Léon (Le bâtiment...)
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À propos de Le Ranch of Léon

Léon Combes mène une vie ennuyante à Limoges mais l’arrivée d’une lettre va bouleverser son train-train quotidien. Son oncle Gabriel lui laisse une petite propriété sur le plateau de Millevaches et une coquette somme d’argent. Sans se retourner, Léon enfourche sa Harley-Davidson, direction Dompierre. Mais une surprise l’attend dans la cave de sa nouvelle demeure. Entre bouteilles de vin et caisses vides en tous genres, un cadavre gît sur le sol.

Ça commençait par des godasses, genre chaussures de chantier en cuir épais, suivies d’un pantalon bleu vraiment bouffé par les mites. Une veste de velours avait tenue le choc, ainsi que le chapeau de toile lourde, genre Barbour.
Tout cela était rangé en bon ordre, et à l’intérieur, le squelette, bien propre, qui allait avec.

Cette découverte fait renaître la polémique autour de la porcherie industrielle voisine qui ne cesse de s’agrandir.

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