Y a pas d’bon Dieu Le 18 juin au soir...

Jean Anglade, Y a pas d’bon Dieu, Presses de la Cité, 1993, p. 106-107.

© Presses de la Cité, un département de Place des éditeurs, 1993

Le 18 juin au soir débarquèrent les premiers éléments du corps expéditionnaire en révolte. Ils appartenaient à la 1re brigade, celle des lettrés. Celle ses intoxiqués de bolchevisme. Sitôt qu’ils furent descendus de leurs wagons, au lieu de défiler suivant l’usage, ils se répandirent partout dans le plus grand désordre, et remplirent sans retard les cent bistrots courtinois. La plupart tenaient leur lebel en bandoulière, comme un fusil de chasse ; d’autres portaient un paquetage ; d’autres, un instrument de musique ; quelques-uns balançaient à bout de bras une valise ou cette sorte d’alambic à thé qu’ils appellent samovar. Ils se faisaient servir et payaient bien, car l’intendance française, qui ne voulait pas leur fournir un motif supplémentaire d’insubordination, versait à tous régulièrement la triple solde. La population civile regardait cette pagaille sans en croire ses yeux.

[...]

Sitôt qu’ils se furent abreuvés, ils commencèrent leurs réunions politiques. Rassemblés autour d’orateurs surexcités, ils écoutaient des discours interminables, applaudissant, sifflant, conspuant. Parfois se colletant. D’autres fois s’embrassant. Des milliers de bras levés indiquaient qu’ils participaient à des votes. Au terme de ces assemblées, ils se mettaient à danser « la cosaque », qui consiste à se tenir accroupi, les bras croisés, et à jeter en avant les jambes alternativement, puis à sauter en l’air, jambes écartées, en assenant des gifles à la tige des bottes, le tout accompagné de sifflets, de battements de mains, de cris hop-là, hop-là, hop-là, soutenu par la musique de leurs mandolines triangulaires. Les nuits étaient, semble-t-il, aussi blanches qu’à Petrograd quand le soleil fait semblant de se coucher.

Jean Anglade, Y a pas d’bon Dieu (Le 18 juin au soir...)
© Presses de la Cité, un département de Place des éditeurs, 1993

L’œuvre et le territoire

L’ambiance de débauche qui caractérise l’arrivée des Russes bolcheviques à La Courtine à l’été 1917, ici décrite, contraste avec les promesses de victoire glorieuse que leur participation au conflit laissait présager. En effet dans le roman, à l’automne 1916, le facteur de La Courtine voyait dans le concours à l’effort de guerre de l’armée russe — alors encore impériale — une garantie évidente de triomphe militaire :

[...] Savez-vous que le tsar, qui est leur empereur, vient de nous envoyer des milliers et des milliers d’hommes ? Des gaillards hauts de deux mètres. Les uns à pied, d’autres à cheval, qu’on appelle des Cosaques. Ils sont arrivés par pleins bateaux, ils ont débarqué dans nos ports. Imaginez s’ils ont été bien reçus ! Le 14 Juillet dernier, ils ont défilé dans Paris derrière leur général en …ski. Tous les Russes sont en …ski. Les Parisiennes en étaient folles. Quand les Boches verront surgir devant eux ces cavaliers et ces fantassins qu’ils croyaient au pays des ours, ils n’en croiront pas leurs yeux.

Jean Anglade, Y a pas d’bon Dieu, Presses de la Cité, 1993, p. 90.

Ici, on paraît désormais s’inquiéter des mœurs bruyantes et des idéaux politiques des soldats.

La même inquiétude est rapportée par Pierre Poitevin (qui la tient lui-même d’une source primaire) dans son ouvrage historique sur la mutinerie :

Au milieu des inquiétudes et des angoisses qui nous venaient des événements du front, a noté Gabriel Cluzelaud, l’exode vers le centre de la France des Russes indisciplinés, refusant de combattre sur le front avec les troupes françaises, provoqua une émotion profonde dans le Plateau Central, où la nouvelle ne tarda pas, quoiqu’on ait tout fait pour garder le secret, à être connue...

Pierre Poitevin, La Mutinerie de La Courtine : les régiments russes révoltés en 1917 au centre de la France, Payot, 1938, p. 37.

... mais qui la remet en cause en discutant fortement l’attitude négative des Russes.

À propos de Y a pas d’bon Dieu

Ce roman, qui se veut inspiré de faits historiques, raconte l’histoire de Jeanne, enfant trouvée, recueillie par un curé du plateau de Millevaches, qui devient servante dans un hôtel de Sornac, en Corrèze. Un jour, un coiffeur de La Courtine la demande en mariage, sans que cela suscite son enthousiasme...

Elle se dégagea et le quitta, lui lançant un regard soupçonneux. Elle se demanda s’il ne méditait pas de l’embaucher dans sa boutique, à La Courtine, qui avait mauvaise réputation à cause d’un dicton : Qui va à La Courtine, mal y dîne.

Jean Anglade, Y a pas d’bon Dieu, Presses de la Cité, 1993, p. 53.

Sans illusions, elle accepte sa proposition et part pour ce vieux petit bourg. C’est à cette époque que de nombreux soldats russes, échauffés par la Révolution bolchévique dont on craint voir les idéaux prospérer parmi l’armée française, sont éloignés du front et envoyés en Creuse. Le destin de Jeanne rencontre alors celui d’un des meneurs de la mutinerie de la Courtine.

Dans son récit documenté de l’événement, le journaliste Pierre Poitevin évoque cette histoire :

Avec les derniers mutins, leur chef Globa est arrêté par trois lanciers loyalistes, loin du camp, sur la route de Saint-Setiers, alors qu’il tentait de s’enfuir avec quelques autres membres du Soviet. Sous bonne escorte, il est conduit à La Courtine, en passant par Sornac. Il n’opposa pas de résistance. Mais quelle ne fut pas la surprise des personnes présentes de voir dans la petite troupe des prisonniers une femme française. Cette dernière, bien connue à La Courtine, était mariée et son mari combattait sur le front. Dès avant la bataille, elle avait été rejoindre Globa dans le camp et elle partageait sa vie. Lorsque le meneur fut pris, en arrivant à La Courtine, par un chemin dérobé, elle regagna son domicile.

Pierre Poitevin, La Mutinerie de La Courtine : les régiments russes révoltés en 1917 au centre de la France, Payot, 1938, p. 157.

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