La Tour Zizim

Élie Berthet, La Tour Zizim, feuilleton paru dans Le Siècle, du 28 au 30 octobre 1837.

Les chevaliers, précédés de quelques servans qui portaient des flambeaux,traversèrent la cour et arrivèrent au pied de la tour à six étages occupée par le sultan. Elle était bâtie de petites pierres taillées en pointes de diamant ; la cime, se dessinant vaguement dans l’obscurité d’un ciel nébuleux, effrayait le regard par sa prodigieuse élévation. Des jets de lumière s’élançaient de toutes ses ouvertures ; on eût dit d’un embrasement intérieur ; et, s’il se trouvait encore dans la campagne voisine quelque manant attardé, il devait considérer avec effroi cette masse noire, avec ses yeux de feu étincelans et rouges comme les trous d’une fournaise. Mais pas une ombre ne passait devant ces fenêtres, aucun bruit ne se faisait entendre dans le silence de la nuit.

[...]

L’esclave vint chercher les deux chevaliers. Quand la portière se souleva, ils furent éblouis par l’éclat des bougies qui remplissaient la salle. Elles étaient disposées circulairement, suivant la forme de l’édifice ; chacune d’elles se reflétait dans une petite glace de Venise, de manière à se multiplier à l’infini, comme à la fête des fleurs dans les jardins de Bagdad ; on eût cru voir une immense traînée de feu. Des tapis de Perse s’étalaient sous les pieds ; des coussins de velours, surchargés de perles et de broderies, se gonflaient sur les divans. Aux murailles, tendues de brocart d’or, étaient attachés des trophées d’armes étincelantes de pierreries. Des œufs d’autruches se balançaient au plafond, comme dans les mosquées ; une niche pratiquée dans la muraille semblait préparée pour recevoir le Coran. Une aiguière d’or, placée sur une table de sandal, contenait de l’eau de rose pour les ablutions ; des cassolettes du plus riche travail laissaient échapper des parfums délicieux en fumée blanche et transparente. Partout brillait quelque chose de rare et de précieux ; les diamans, les rubis, les émeraudes scintillaient partout comme des gouttes de rosée au lever du soleil. Les chevaliers de Rhodes avaient pillé longtemps les vaisseaux de l’Inde pour embellir la prison do Zizim !

Élie Berthet, La Tour Zizim

L’œuvre et le territoire

Avec cette nouvelle, Élie Berthet s’attache aux derniers instants que passe Zizim dans la « tour étroite et sans air » qu’on lui a construit à Bourganeuf « pour lui servir de prison ». En effet, l’ordre de Saint-Jean de Compostelle a accepté de s’en « défaire » au profit du pape Innocent VIII. Si sa captivité est évoquée, Élie Berthet insiste davantage sur les conditions même de son départ et sur la nécessaire intervention de Philippine-Hélène de Sassenage avec qui Zizim semble avoir partagé une passion amoureuse lors de son passage au château de la Bâtie en Royans.

Élie Berthet nous fait ainsi pénétrer dans la tour, qu’un ingénieux éclairage transforme, pour ses voisins, en une espèce de monstre, de démon ; le premier étage de la tour qu’occupe Zizim est, selon l’auteur, richement décoré ; cependant, il n’est pas question de La Dame à la licorne, ensemble de tapisseries qu’évoque George Sand à plusieurs reprises.

Cette tour est, selon l’auteur, l’un des deux ouvrages historiques du Limousin qui ne risque guère de disparaître et encore moins de s’effacer des mémoires malgré la modernité « vandale » :

Dans cette vieille province du Limousin, où la féodalité nobiliaire et monacale avait jeté autrefois de si profondes racines, il y a bien des édifices en ruines, bien des abbayes, des manoirs gothiques dont les souvenirs, enfermés dans un cercle étroit, sont destinés peut-être à finir avec eux.

[...]

Parmi ces vénérables restes du passé qui semblent, dans le Limousin, destinés à périr, il en est deux du moins qui, à couvert sous de grands noms historiques, survivront à leur propre chute dans la mémoire des hommes. Deux tours, jetées à chaque extrémité de la province, n’ont rien à craindre du vandalisme moderne ; on pourra les effacer de la surface du sol, mais leur souvenir surgira au-dessus des terrassements et des constructions nouvelles. L’une, toute lézardée et rongée de lierre, est cette antique tour de Châlus au pied de laquelle vint mourir Richard Cœur-de-Lion, le champion redouté des croisades, le héros de tant de légendes populaires en Europe et en Asie. L’autre, perdue dans les collines vertes de la Marche ; au seuil de l’Auvergne, encore fière et debout malgré les siècles, est la tour de Zizim, à Bourganeuf, cette somptueuse prison où les chevaliers de Rhodes gardèrent si longtemps le frère proscrit de Bajazet.

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