Le Linceul de l’aube La sortie d’usine

Joël Nivard, Le Linceul de l’aube, Geste éditions, 2013, p. 262-263.

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Des employés et des ouvriers, le regard planté dans le sol, remontent l’allée en direction de la sortie. C’est l’heure de la débauche. Ils en auront des choses à raconter ce soir, chez eux, au bistrot. C’est pas tous les jours qu’on fait l’actu. Ils en auront des avis et des anecdotes. Des détails de source sûre. Et ceux qui n’y étaient pas, de toute façon, ils n’étaient pas loin. Alors pour une fois, on les écoutera.
Varlaud les observe. Les sorties d’usine, ça lui rappelle invariablement son père, quand tout gosse, sa mère l’amenait l’attendre, à la fin de la journée, les soirs de printemps, quand il faisait doux et qu’en remontant le faubourg, ils s’arrêtaient au café pour boire un coup avec les copains, et que lui, il avait droit à la grenadine à l’eau. Il les écoutait dans la pièce enfumée, pourtant ouverte sur la rue, refaire la journée. Le monde d’aujourd’hui et prédire celui de demain. Quand ils repartaient, son père un peu ivre de fatigue et de mauvais vin serrait contre lui la taille de sa mère, le soir descendait sur la ville, ça empestait le lilas et les premiers hannetons bourdonnants venaient fracasser leurs ailes sur les lampes des réverbères qui s’allumaient. Il marchait devant et relevait les insectes que leur chute laissait sur le dos, assommés et maladroits, agitant frénétiquement leurs mandibules dans le vide.
— Ça ne te manque pas à toi les hannetons ?
Une fois encore, Michetaud ne sait trop quoi répondre. Il amorce un commentaire bredouillé mais déjà Varlaud ne l’écoute pas.
— Bon, on n’a plus rien à faire ici.

Joël Nivard, Le linceul de l’aube (La sortie d’usine)
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L’œuvre et le territoire

Suite à l’enlèvement du président et du directeur des ressources humaines de l’usine Schriver AG dans la zone nord de Limoges, le commissaire Varlaud se rend sur place. Il est 16h45, les ouvriers sortent de l’usine après leur journée de travail. Cette scène plonge le commissaire dans ses souvenirs d’enfant lorsque sa mère et lui allaient retrouver son père à la sortie de l’usine.

À propos de Le Linceul de l’aube

Dans une France en proie au chômage et aux fermetures d’usines, Fred se retrouve sans emploi suite à la décision des actionnaires de fermer la société qui l’emploie. Il rencontre alors Zina, 46 ans, ancrée dans une profonde solitude. Dans leur relation, l’indignation va peu à peu laisser la place à la violence…

Ce polar de Joël Nivard a reçu le prix Panazo 2014 décerné par les lycéens.

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