Réserve de bois La rue Albert-Thomas...

Serge Vacher, Réserve de bois, Geste éditions, 2014, p. 5-9.

© La Geste

La rue Albert Thomas scintille en mille étoiles éphémères que les gouttes fines font éclater pour former d’autres étoiles sur le sol lisse. Aziz Benhemria marche depuis une petite demi-heure à une allure soutenue. Il connaît Limoges par cœur. C’est sa ville. Surtout ce coin. Il a parcouru le chemin du Tabernacle à la ZUP de l’Aurence des dizaines... des milliers de fois.
Il dépasse l’abri bus, au bas de la rue, là où Aurélie, quelques dix ans plus tôt à peu près à la même heure, sous ses baisers brûlants, l’avait autorisé à caresser ses seins. « Arrête, soupirait-elle. Si mon père nous voit, il te tue et il me tue après ! »
Peut-être le père d’Aurélie n’avait-il rien vu... Il n’avait tué personne. Lorsqu’il leur était arrivé de se croiser, le vieux avait froncé les sourcils en arborant un léger sourire. [...]

De l’autre côté du pont qui traverse le boulevard périphérique, les lettres bleu métal de l’Hyper illuminent la cité. Quelques fenêtres sont allumées sur les tours en ombres chinoises qui entourent le centre commercial. Une bagnole glisse sur la chaussée mouillée et envoie des petits geysers. L’un d’eux éclabousse les grolles du gars et le fait râler à voix basse :
« Hmm ! Enfoiré de ta race ! Peux pas faire gaffe, non ?! »

La pluie a cessé. Aziz traverse le pont a grandes enjambées, de plus en plus lentes. Il s’arrête et se penche légèrement par-dessus le parapet. Il est au dessus du terre-plein central. Le Périph’ file, quelques mètres plus bas, comme un super Circuit 24, genre celui qu’il avait vu, lorsqu’il était gamin, chez un copain de son grand frère Brahim. [...]

Aziz suit des yeux la ligne blanche qui sépare les voies. Son regard se perd quelques cinq cents mètres plus loin, là où tout se rejoint pour disparaître au sommet du dos d’âne au niveau de la caserne des pompiers.
À cette heure, presque pas de bagnoles. Une énorme bécane, genre Harley, fonce dans la nuit. Aziz n’y connaît rien en bécane, juste il pense ce nom parce qu’il l’a souvent entendu dans les rues : « Putain, vise la Harley !! ». Puis le silence à nouveau. Seules les lumières blafardes du boulevard extérieur, les lignes de marquage pointillées blanches, le terre-plein central sombre.
Tout au bout du double ruban, juste avant la caserne, le carrefour de la route d’Angoulême. La station de bus, en face de l’IUT. Son terrain de chasse, il y a quelques années. Les jeunes et jolies étudiantes craquaient déjà sous son regard vert et or, son sourire éclatant et sa gouaille qui les faisait marrer. Aziz est beau. Il n’en fait pas un fromage. Il sait que c’est un bon point pour lui et que ça ne durera pas. « Profite, mec ! » se dit-il.
Sous ses pieds, une Mercedes ancien modèle glisse sur l’asphalte. Aziz la suit distraitement des yeux. Arrivée presque au niveau de l’arrêt de bus, la bagnole actionne son clignotant et stoppe.
Surprise ! À deux heures du matin, drôle d’endroit pour un parking, même provisoire.
Aziz a repris sa marche à pas lents. Il a presque traversé le pont qui relie le centre ville à la ZUP. De son poste, il est un peu planqué par les grands platanes qui longent le Périph’. Les quatre portes de la bagnole s’ouvrent et des gens sortent. De loin, ils semblent fatigués. Le chauffeur referme les portières en disant des mots qu’Aziz ne peut entendre.

Serge Vacher, Réserve de bois (La rue Albert Thomas...)
© La Geste

L’œuvre et le territoire

Cemal accepte de prospecter en Turquie pour le compte de la société Filière bois exotique du Centre-Ouest. Il se retrouve alors mêlé à un trafic de sans-papier dont Aziz va être témoin.

À propos de Réserve de bois

Cemal, originaire de Sivas en Turquie, vit à Bourganeuf, en Creuse, depuis plusieurs années. Il a monté sa petite société de bucheronnage avec d’autres immigrés turcs comme lui. La boîte tourne bien et Cemal est contacté par une société importante dans l’import-export de bois pour qu’il prospecte pour elle en Turquie en échange de 5000 euros par voyage, de quoi faire venir sa famille en France rapidement. Mais les choses tournent mal et la dépouille de Cemal est retrouvée au pied d’une tour dans la ZUP de l’Aurence à Limoges.

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