Lettres sur le Limousin Soixante-troisième lettres. Saint-Junien, octobre 1857. : La nuit était des plus obscures...

Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, Lettres sur le Limousin, Les Ardents Éditeurs, 2013, p. 368-370.

La nuit était des plus obscures ; la blanche Phœbé reposait encore dans les bras d’Endymion ; en d’autres termes, la lune n’était point levée.

[...]
Dans la salle des Gardes tout est sombre ; j’allume ma bougie et me voilà à la recherche d’un abri. En un clin d’œil, je suis étourdi, renversé, ahuri par des cris stridents, par des souffles impétueux : chat-huants, hiboux, chouettes, ducs, effraies, chauve-souris, phalènes, tout ce qui ne voit, aime, agit, dévore que dans les ténèbres, s’agite, tournoie, siffle, glapit, gronde, s’enfuit, revient, bat des ailes ; tumulte effroyable auquel Pluton mêle des aboiements furieux.

Peu à peu cependant, devant mon attitude inoffensive, tout se calme et rentre dans le repos et le silence. En face de moi, au pied d’une assise bien conservée, ayant en regard un immense mur, est un espace de plusieurs pieds, dont le sol solide est dégagé de ronces ; car il est dangereux de troubler dans leur repos dames vipères, très communes en parages. Je sonde avec certaine dague, bien trempée, oubliée dans l’inventaire de mon sac ; je promène lentement la lueur un peu vacillante de ma bougie, et me voilà procédant avec Pluton au repas du soir.[...]

La nuit était belle, et bien que nous fussions au mois d’août, le temps était sec et même un peu froid. Placé comme je l’étais, mes regards embrassaient une vaste étendue de la voûte céleste. [...]
En ce moment, mes yeux démesurément ouverts, se fixèrent fascinés sur le grand mur terminant la salle. Une femme, couverte d’une longue robe blanche, la tête voilée, s’élève graduellement ; les amples plis de son vêtement traînent sur la mosaïque de la galerie ; ses pas, lentement mesurés la rapprochent ; il me semble que quelques instants encore, et ma main pour la saisir, elle est là ; et, comme fasciné par cette apparition, je reste immobile, incapable de faire le moindre mouvement ; mes artères battent avec violence, une sueur froide humecte mes temps, mes cheveux se hérissent.

L’homme n’est point né pour les ténèbres et l’isolement. Il est telle circonstance où l’esprit le plus vigoureux, le mieux trempé, est contraint de reconnaître qu’il existe des puissances occultes et surnaturelles dont la nature, la raison d’être, la destination, échappent à nos sens grossiers.

Je ne faisais sans doute point ce beau raisonnement, mais par un effort de l’instinct de conservation, je m’étais mis sur mon séant, Pluton était debout, grondant sourdement. Le fantôme a disparu, tout est de nouveau rentré dans une profonde obscurité, rendue plus sensible par un dernier et pâle rayon dont la lune à son déclin argentait l’arête vive d’une ogive.

J’étais brisé de fatigue, je me rendais peu compte de mon hallucination, je revins à ma couche ; cette fois je rabattis le capuchon de mon burnous sur mon visage, et me voilà derechef cherchant le sommeil. Des souvenirs de spectres, gnomes, lycanthropes, vampires, lares, puis de Mesmer, Saint-Germain, Cagliostro, de Ségur, puis des phénomènes inexpliqués du magnétisme, de la seconde vue, des puissances occultes, me revenait en mémoire. Hommes, choses, réalités et chimères, tout cela pêle-mêle dansait comme une salamandre infinie dans ma tête alourdie. Enfin, tout s’éteignit, je dormais.

Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, Lettres sur le Limousin (Soixante-troisième lettre, Saint-Junien)

L’œuvre et le territoire

Bloqué par la pluie à Saint-Junien, le narrateur, réduit à son journal, conte dans cette lettre plusieurs de ses visites en Limousin. Il évoque notamment dans cet extrait une nuit passée au château de Châlucet.

Accompagnée de son chien Pluton, le narrateur souhaite gagner Le Vigen avant la nuit pour y prendre gîte. Mais longeant la Briance, il est surpris par la pénombre et il est contraint de passer la nuit dehors, se réfugiant dans les ruines du château.

Allons ! et me voilà escaladant les pentes abruptes du coteau ; ce n’est point sans m’aider des mains et des genoux que j’arrive au pied de la tour Jeannette ; de là à la première enceinte, et enfin dans la grande salle des Gardes.

Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, Lettres sur le Limousin, Les Ardents Éditeurs, 2013, p. 367-368.

À propos de Lettres sur le Limousin

Lettres sur le Limousin prend la forme d’une succession de soixante-quatre lettres, adressées par M. Durand, prête-nom du narrateur, à son médecin parisien, et publiées dans le quotidien local le Vingt Décembre entre le 28 février 1857 et le 3 novembre 1858.
En 2007, Les Ardents Éditeurs proposent pour la première fois une édition regroupant en un volume l’ensemble de ces lettres restées anonymes. De nouvelles recherches et le fruit du hasard ont pu leur permettre de reconnaître en Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, l’auteur de ce texte rare, réédité en 2013.

Ces lettres invitent leur destinataire à la découverte du Limousin, et plus particulièrement de la Haute-Vienne, en s’attachant à en présenter ses beautés naturelles et patrimoniales, son paysage et son histoire, tout en faisant appel à l’économie, l’anthropologie, la statistique...
L’auteur propose à travers cette correspondance un véritable récit de voyage, dans la lignée du Voyage en France d’Arthur Young, mais d’inspiration romantique.

Dans sa première lettre, l’épistolier expose sa démarche : selon les conseils de son médecin, il doit suivre un programme défini, qui consiste à vivre en plein air, faire de l’exercice, voyager, changer de lieux, fatiguer son corps, s’astreindre à un travail intellectuel, et en donner un compte-rendu quotidien à son médecin. L’auteur pose ainsi cette ordonnance médicale comme le prétexte à ses voyages et à la correspondance qui en résulte.
Au gré de ses déplacements, des ses explorations, Henri Alexandre Flour de Saint-Genis propose ainsi un aperçu « statistique » du Limousin, mêlant notamment démographie, géologie, économie et industrie... Il se fait aussi l’écho des hauts faits historiques ou légendaires, revenant ainsi aussi bien sur le sac de Limoges de 1370, comme Élie Berthet dans Le Château de Montbrun (1847) que sur la légende de la fondation de Saint-Léonard-de-Noblat, en donnant une version bien différente du même Élie Berthet dans Saint Léonard – Chlodwig-le-Chevelu... S’ils évoquent les noms fameux dont la gloire peut rejaillir sur le Limousin, rares sont ses références à la littérature évoquant le Limousin ; la référence à Jules Sandeau et à son Docteur Herbeau est ainsi notable.

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