Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze La naudze

Dessin au graphite, aquarelle noire et rehauts de gouache blanche ; 37 × 54,3 cm.

Gaston Vuillier, « La naudze »
Photo : Jean-François Amelot, Seilhac.
© Ville de Tulle – Musée du Cloître

L’œuvre et le territoire

La naudze désigne un état de langueur chez le nourrisson. Gaston Vuillier a dessiné un rituel destiné à guérir l’enfant en étant affligé. La scène se passe autour d’un berceau dans lequel repose le nourrisson. À chaque coin du berceau, des bougies se consument, éclairant la scène d’une lueur énigmatique.
Des femmes sont en prière, dans l’attente de voir quelle bougie cessera en premier de brûler. Elle désignera ainsi le saint ou la source pour guérir l’enfant.

Naudze, en patois limousin, me semble désigner l’état de langueur, quelle qu’en soit la cause, le cas d’un enfant, par exemple, qui ne peut plus « ni vivre ni mourir », comme disent les commères.

Dans le courant de l’été, j’avais été conduit dans un hameau voisin de Gimel pour visiter un petit malade atteint de ce mal mystérieux.

L’enfant, très pâle, était retenu dans son berceau, selon la coutume limousine, par des bandelettes entre-croisées. Alentour, dans le pauvre logis aux murs bitumeux, quelques femmes couvertes de capes sombres s’entretenaient à voix basse. À la lueur du chaleil de fer, la vieille lampe romaine, d’autres s’occupaient à peser quatre chandelles qu’elles rognaient l’une après l’autre pour en rendre le poids exactement égal. Ceci fait, à l’aide de suif fondu, elles adaptèrent les chandelles aux quatre montants du berceau, les baptisèrent chacune du nom d’un saint, puis elles les allumèrent toutes en même temps, et, devant chacune d’elles, une femme se mit en prière.

On n’entendit plus ensuite que les plaintes de l’enfant tout pâle dans son berceau et les voix murmurantes des femmes. Les cierges lentement se consumaient, la cire épandait ses larmes d’ivoire le long des montants, où elles se figeaient en stalactites, et les matrones, immobiles dans leurs capes sombres [sic], marmottaient toujours. Puis la flamme d’un cierge se prit à vaciller, sa mèche fumeuse se renversa sur le côté, on entendit comme un imperceptible battement d’ailes et la flamme s’éteignit.

Les femmes cessèrent de prier, le saint était désigné, ou plutôt la source qui est placée sous son vocable. C’est là que l’enfant allait être transporté et son petit corps immergé.

Mais auparavant la mère devait, selon la coutume, faire sa tournée dans le village et les environs, invoquant l’appui de tous pour faire d’abord dire une messe et pour subvenir ensuite aux dépenses que nécessite le voyage à la fontaine sacrée. En cette circonstance chacun lui remet un sou, l’offrande ne peut être dépassée, et, par une touchante coutume, l’obole est reçue par elle à genoux.

Gaston Vuillier, « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze », Le Tour du monde, n° 45, 11 novembre 1899.

À propos de Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze

Il faut attendre 1899 pour que Gaston Vuillier propose un nouveau reportage au Tour du monde consacré au Limousin, et plus particulièrement à la Corrèze qu’il a découverte en 1893 à l’occasion de « En Limousin (paysages et récits) ». Ayant été marqué par Gimel et ses cascades, il s’y installe en partie et commence à acheter des terrains mitoyens aux chutes à partir de 1898.

Avec « Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze », Gaston Vuillier propose une véritable enquête consacrée aux « médecines », rites et croyances locales, rendant compte par l’écrit et l’illustration (presque exclusivement des aquarelles) de ses rencontres et discussions avec différents metzes ainsi que des procédés que ceux-ci mettent en œuvre aussi bien pour guérir que pour envoûter.
Les dessins et le récit sont indissociables : le récit donne le contexte des scènes représentées, cite les lieux, les personnages, les circonstances des rencontres. Les dessins sont des compositions travaillées où les effets de clair-obscur sont mis au service de l’effet saisissant voulu.

Il convient de noter l’importance qu’accordait le fondateur de la revue Le Tour du monde, Édouard Charton, aux gravures accompagnant les reportages qu’il publiait :

Il paraîtra naturel que nos efforts tendent à donner aux gravures du Tour du monde une importance égale à celle du texte même. Si dans les œuvres poétiques ou romanesques les gravures ne sont qu’un ornement, dans les relations de voyages elles sont une nécessité. Beaucoup de choses, soit inanimées soit animées, échappent à toute description : les plus rares habiletés du style ne parviennent à en communiquer à l’esprit des lecteurs qu’un sentiment vague et fugitif. Mais que le voyageur laisse la plume, saisisse le crayon, et aussitôt, en quelques traits, il fait apparaître aux yeux la réalité elle-même qui ne s’effacera plus du souvenir.

Bonus

  • MP3 - 2.1 Mo
    « La naudze » lu par Guy Emery
    Texte original de Gaston Vuillier lu par Guy Emery ; enregistrement réalisé en partenariat avec BRAM FM, janvier 2017.
    © Ville de Tulle – Musée du Cloître

Localisation