L’Enfant double La maison natale...

Georges-Emmanuel Clancier, L’Enfant double, Albin Michel, 1998, p. 39-40.

© Albin Michel

L’autre pôle de mon enfance, je l’ai dit, était cette maison au numéro 7 de la rue Bernard-Palissy où logeaient mes parents : deux pièces-cuisine au second étage. J’y suis né au printemps de 1914.
Notre rue n’était pas tellement passante, sauf aux jours de foire, car elle reliait précisément le champ de foire à l’une des deux gares de la ville : la gare Montjovis.
De sorte que ces jours-là, dès avant l’aube et jusqu’à la nuit tombée, il régnait dans la rue une étrange affluence. Beuglant, bêlant ou couinant, les bestiaux y défilaient, dans un sens le matin, et le soir dans l’autre. Armés de bâtons ou d’aiguillons, les paysans houspillaient vaches, bœufs et veaux qui tentaient de s’égailler, de monter sur trottoir ou de filer par quelque rue transversale. Le soir, bêtes à cornes et moutons étaient moins nombreux à repartir sur leurs pattes ; les camions des marchands de bestiaux emportaient leur chargement plein de cris et de gémissements vers la gare, cependant que maints paysans éméchés – ils avaient « arrosé » la vente de leur bétail – s’en allaient eux aussi, d’une marche incertaine, prendre leur train à Montjovis.
J’ai dû regarder bien des fois, et toujours avec un vif intérêt, ce spectacle de nos fenêtres. Après, la rue sentait la bouse et le crottin.

Georges-Emmanuel Clancier, L’Enfant double (La maison natale...)
© Albin Michel

L’œuvre et le territoire

Georges-Emmanuel Clancier évoque ici l’un des lieux de l’enfance à savoir sa maison natale, sise au 7 de la rue Bernard-Palissy de Limoges, bien éloigné de la maison de ses grands-parents maternels, comme il l’explique dans un entretien pour le catalogue de l’exposition Georges-Emmanuel Clancier, passager du temps :

Ma semaine se partageait en deux. Les jeudis et les dimanches, j’avais le grand bonheur de quitter ma rue Bernard-Palissy où je vivais assez enfermé. Je rejoignais le couple de mes grands-parents maternels dans un quartier plus populaire, l’ancienne route d’Ambazac, sur les arrières de la gare des Bénédictins où mon enfance prit une bonne odeur de chocolat. Mon grand-père, mécanicien, était aussi gardien d’une chocolaterie. Le couple était logé dans un pavillon, doté d’une cuisine, de deux pièces et d’un jardin qui me paraissait immense. Il descendait en pente douce jusqu’aux faubourgs. Pour moi, c’était un paradis. Il me paraissait grand et luxuriant, en raison de la présence de toutes sortes de plantes. Route d’Ambazac, c’était le délassement, le bonheur, un bonheur de rêve presque.

[...] Rue Palissy, mon père faisait régner l’ordre et la discipline dans un appartement où nous vivions confinés. Route d’Ambazac, c’était tout le contraire. Il y avait la mansuétude des grands-parents. Il y avait aussi tout ce qu’ils me racontaient et qui me ravissait. J’aimais déjà la nature. Eux aussi aimaient la campagne. Ce qu’il y a de mieux à Limoges, c’est qu’on y voit toujours la nature. Où que l’on soit, il y a des côtes et des descentes. De ce fait, on aperçoit toujours des horizons sylvestres. Pour moi, la récompense, c’était bien d’être là-bas route d’Ambazac, dans le jardin des grands-parents.

À propos de L’Enfant double

L’Enfant double est la première partie d’une autobiographie en trois volumes sur les jeunes années de Georges-Emmanuel Clancier au lendemain de la Première Guerre mondiale.
Une enfance partagée entre deux mondes : celui des ouvriers — ses grands-parents, qui furent les héros du Pain noir — et celui plus bourgeois de ses parents.
Humour et tendresse imprègnent cette peinture d’une famille et d’une époque, où l’imagination est fidèle à la mémoire et aux émerveillements d’un petit garçon d’autrefois.

Bonus

  • Georges-Emmanuel Clancier déguisé en marquis, 1922
    Collection : Georges-Emmanuel Clancier.
    © Droits réservés
  • MP3 - 1.5 Mo
    Georges-Emmanuel Clancier lit l’extrait « La maison natale... » de L’Enfant double
    Enregistrement : CRL en Limousin, 2010.
    © Albin Michel

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