La Carte et le Territoire La maison...

Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire, Flammarion, 2010, p. 408-410.

© Michel Houellebecq et Flammarion

La maison de ses grands-parents donnait à l’arrière sur un très grand jardin, de presque un hectare. À l’époque où ils y vivaient tous les deux, il était entièrement aménagé en potager - puis, peu à peu, à mesure que les forces de sa grand-mère devenue veuve déclinaient, qu’elle se rapprochait d’une attente d’abord résignée puis impatiente de la mort, les surfaces cultivées s’étaient réduites, de plus en plus de carrés de légumes avaient été abandonnés, livrés aux herbes sauvages. L’arrière, non clôturé, donnait directement sur le bois de Grandmont — Jed se souvint qu’une fois, une biche poursuivie par des chasseurs avait trouvé refuge dans le jardin. Quelques semaines après son arrivée, il apprit qu’un terrain de cinquante hectares, mitoyen du sien, presque entièrement boisé, était à vendre ; il l’acheta sans hésiter.

Rapidement, le bruit se répandit qu’un Parisien un peu taré rachetait sans discuter les prix, et à la fin de l’année Jed se trouvait propriétaire d’une superficie de sept cents hectares, d’un seul tenant. Vallonné et même accidenté par endroits, son domaine était presque entièrement recouvert de hêtres, de châtaigniers et de chênes ; un étang d’une cinquantaine de mètres de diamètre s’étendait en son milieu. Il laissa passer les grands froids, puis fit élever une barrière de treillage métallique d’une hauteur de trois mètres, qui le clôturait entièrement. En haut de la barrière courait un fil électrique alimenté par un générateur basse tension. L’ampérage délivré était insuffisant pour être létal, mais permettait de faire lâcher prise à quelqu’un qui aurait envisagé de tenter l’escalade — c’était le même, en fait, que celui des barrières électriques utilisées pour dissuader les troupeaux de vaches de quitter leur prairie. Il était, en cela, parfaitement dans les limites de la légalité, comme il le fit remarquer aux gendarmes qui vinrent lui rendre visite, à deux reprises, pour s’inquiéter des modifications survenues dans la physionomie du canton. Le maire se déplaça à son tour, et lui fit observer qu’en interdisant tout droit de passage aux chasseurs qui poursuivaient biches et sangliers dans ces forêts depuis des générations, il allait susciter, autour de sa personne, des inimitiés considérables. Jed l’écouta avec attention, convint que c’était jusqu’à un certain point regrettable, mais argua une nouvelle fois qu’il se situait dans les limites strictes de la légalité. Peu après cette conversation, il fit appel à une entreprise de génie civil pour construire une route qui traversait de part en part son domaine, aboutissant à un portail radiocommandé qui donnait directement sur la D50. De là, il n’était qu’à trois kilomètres de l’entrée de l’autoroute A20. Il prit l’habitude de faire ses courses au Carrefour de Limoges, où il était à peu près sûr de ne rencontrer personne du village. Il y allait généralement le mardi matin, dès l’ouverture, ayant remarqué que c’était à ce moment que l’affluence y était la plus faible. Il avait, quelquefois, l’hypermarché pour lui tout seul — ce qui lui paraissait être une assez bonne approximation du bonheur.

Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire (La maison...)
© Michel Houellebecq et Flammarion

L’œuvre et le territoire

À la fin du roman, l’artiste Jed Martin, comblé par le succès, aspire à une fin de vie solitaire. Il décide alors de venir finir ses jours en Creuse, dans la maison de ses grands-parents à Châtelus-le-Marcheix.

À propos de La Carte et le Territoire

La Carte et le Territoire décrit le parcours biographique et créatif de Jed Martin, un artiste français qui rencontre Michel Houellebecq en Irlande afin de lui demander d’écrire le texte d’un catalogue d’exposition, et qui signe son portrait peint. Michel Houellebecq a donc l’occasion de décrire une version en partie fictionnelle de lui-même, sous un jour parfois peu avenant de misanthrope. Jed Martin, d’après Michel Houellebecq, « consacra sa vie à la reproduction de représentations du monde, dans lesquelles cependant les gens ne devaient nullement vivre ».
On retrouve dans ce roman l’écriture simple et concise de l’auteur, ainsi que sa description réaliste, froide et parfois cynique des rapports homme/femme, des liens père/fils et du milieu de l’art contemporain.

Localisation

Également dans La Carte et le Territoire