La Gartempe La Gartempe est la rivière du pays

Jean Blanzat, La Gartempe, Gallimard, 1957, p. 65-67.

© Éditions Gallimard
Tous les droits d’auteur de cette œuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de l’œuvre autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

La Gartempe est la rivière du pays. Sa vallée profonde et largement évasée le partage d’est en ouest et lui donne sa forme. On ne la voit pas du Lonzac, bâti sur le versant gauche, au raccord d’un étroit plateau. Mais la Gartempe ordonne le paysage, l’ouvre et le déploie sur ses deux versants. Personne n’oublie sa présence. Elle aimante les pensées et le bruit de ses trois écluses ruinées s’élève tout au long de l’année, dans le calme des nuits.

[...]

Chaque arbre, chaque buisson rayonnait d’une présence rousse, bleuâtre ou presque mauve qui éclairait les nappes errantes de la brume. Un songe recueilli, patient remplissait la campagne. Lentement il imprégnait l’esprit, absorbait les pensées et les promeneurs, peu à peu, sentaient se perdre le sentiment de leur propre existence. Comme pour se tenir éveillés, ils étaient attentifs à de menus incidents, au cri peureux des merles qui s’enfuyaient à leur approche, au départ des corbeaux luisants, gras, qui se détachaient lourdement des blés en herbe et dessinaient, un moment, sur le fond plombé du ciel, la ligne saccadée de leur vol.

A mi-côte, par certaines échancrures des haies, la Gartempe apparaissait, comme un simple fil de laine bleu, étiré au pied des peupliers ou, par places, comme une brisure tombée du ciel. Puis, tandis que leurs regards et leurs pensées se tendaient vers elle, la rivière disparaissait à nouveau. La rumeur d’une écluse, masquée ou non par les mouvements du sol, naissait et s’effaçait dans le silence. Et, tout à coup, à quelques dizaines de mètres, invisible encore derrière les genêts et les ajoncs d’un pacage, ils entendaient la rivière. C’était un bruit ras et sournois comme le chuchotement lointain d’une foule. Ils avançaient curieusement émus et, soudain, la Gartempe était là.

Roulant à pleins bords, dans sa force moyenne, après des semaines de crues et de décrues, elle passait, mouvante dans l’immobile, changeante dans le permanent, étrangère dans le familier, vivante dans la mort apparente.

Jean Blanzat, La Gartempe (La Gartempe est la rivière du pays)
© Éditions Gallimard
Tous les droits d’auteur de cette œuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de l’œuvre autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

À propos de La Gartempe

Mathilde et son mari ont été laissés par la guerre et l’exode dans un village au cœur de la campagne limousine. Ils y restent, à la fois séduits et enlisés. Un autre « replié », Ludovic, vit non loin d’eux, et comme eux il se perd dans cette solitude terrienne qui ramène sans cesse l’âme à son angoisse.
Épris d’une jeune paysanne inaccessible, Ludovic tente inconsciemment de transporter l’amour vrai dans l’amour faux. Il cède à l’attirance sensuelle de Mathilde. Celle-ci aime son mari. Pourtant, elle s’abandonne, poussée par une inquiétude sensuelle qu’exaspère le sentiment de la mort partout présente ici, dans la luxuriance de l’été comme dans la stérilité de l’hiver. L’impitoyable vérité de la nature contraint les amants à reconnaître leur mensonge.
[...]
Cette durée, cette autre vie qui emporte la nôtre en lui restant indifférente, une rivière — réelle — la personnifie : La Gartempe, où tout se reflète et se mesure à l’éternité.

(Gallimard)

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