Spleen en Corrèze 8 septembre : La gare de Brive

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze, La Table Ronde, « La petite vermillon », 1997, p. 29-30.

© Robert Laffont

La gare de Brive... Tout au long de mon enfance parisienne, elle a symbolisé l’accès au paradis des vacances et de la Corrèze. Je quittais Austerlitz le matin et je m’exaltais à mesure que Brive se rapprochait. Limoges... Uzerche... Des toits gris et des prés en pente... Allassac... Brive, enfin. Sur l’esplanade de la gare, je cherchais des yeux ce qui signifiait la Corrèze retrouvée : lauze sur les toits, accent des gens, numéro 19 des plaques minéralogiques. Puis je prenais l’autobus grenat. La nuit tombait quelque part après Beynat et l’autobus cahotait dans les virages...

Comme le temps passe ! A présent je vis en Corrèze, et c’est à Paris que la gare de Brive me fait rêver. Un jour j’y échouerai, fatalement, et je regretterai les harmonies en vert, en marron et en gris de la campagne corrézienne. J’invoquerai à nouveau le village immobile et resserré qui somnole sur son plateau de bruyères. Mon village. Je regretterai aussi le petit chef-lieu de préfecture qui s’étire gentiment — j’allais écrire humblement — le long de sa rivière sale. Demain sera hier, et mon exil prendra les couleurs du paradis perdu...

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze (8 septembre)
© Robert Laffont

L’œuvre et le territoire

« Exilé » à Tulle, Denis Tillinac revient tout de même dans le territoire de l’enfance, retrouvant le goût de ce train qui l’amenait de la triste Austerlitz à la chaleureuse gare de Brive, d’où il partait retrouver la demeure familiale.

Il se trouve que mes ancêtres ont campé longuement sur un plateau de schiste et de fougères, aux marges de la Corrèze et de l’Auvergne : quand le ciel de mes idées noircissait, je grimpais là-haut ; mon village a la vertu de peindre des aubes dans l’âme avec les pires crépuscules.

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze, La Table Ronde, « La petite vermillon », 1997, p. 12.

Cette maison familiale c’est un havre de paix, entouré de paysages pour lesquels Denis Tillinac a une tendresse certaine.

Mon village là-haut : immobile autour de son clocher, battu par le vent. Arbres presque couchés ; nuages noirs dérivant vers la Dordogne, trombes d’eau dévalant les chemins — et ce gémissement des forêts, alentour...

J’y monte parfois, lorsque je dispose d’un jour de congé. Il n’est pas loin. Une heure à peine, sur une route que je connais par cœur. Je le parcours, je le possède ; puis je redescends à Tulle. Il vaut mieux ne pas s’attarder auprès des êtres ou des lieux dont on est amoureux.

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze, La Table Ronde, « La petite vermillon », 1997, p. 69-70.

La Corrèze, c’est mon territoire poétique. Né parigot d’un père émigré d’Auriac, j’allais en vacances chez ma grand-mère. Tout y était magique : les vaches salers, le forgeron, le sabotier, le patois. J’avais un rêve, c’était d’y vivre. Ce que j’ai fait en me délocalisant journaliste à Tulle. Et quand en 1990 on m’a proposé la direction des éditions de la Table ronde, j’y ai mis une condition : quatre jours à Paris, trois dans mon village, où sont restés vivre ma femme et mes enfants. Et je suis toujours licencié dans l’équipe de foot locale.

Je ne suis pas régionaliste, je n’aime pas l’image pétainiste du bonheur dans le pré. Mais j’adore descendre sur les berges de la Dordogne chercher des champignons, croiser un chevreuil. Mon site favori, c’est les tours de Merle, vertigineuses comme un dessin de Victor Hugo. Et aussi une auberge en bas de mon village, Le Rendez-vous des pêcheurs, où Sylvette Fabry prépare les sandres, le gibier, le foie gras et les cèpes. C’est le lieu où je convie toujours mes amis de passage.

Denis Tillinac dans « Treize écrivains racontent leur Corrèze intime », Le Point, 02 novembre 2006.

À propos de Spleen en Corrèze

Le soir je hantais les bars pour distraire ma solitude. Elle m’attendait entre les quatre murs de ma chambre. Alors, j’écrivais en écoutant Elvis qui n’était pas mort. Les nuits sont longues en province. Ma plume dessinait sur le blanc d’un cahier de brouillon la valse grise des émotions qui meublent les jours d’un localier, et quelques fois le submergent. C’était une manière de journal intime, une humble brocante où des bonheurs sans suite côtoyaient des désenchantements, des exaspérations vaines, des accès de rage métaphysique. Elvis chantait For the Good Times, la pluie tombait, la ville dormait. Elle avait le sommeil lourd.

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze, La Table Ronde, « La petite vermillon », 1997, p. 16-17.

Spleen en Corrèze, publié initialement en 1979, constitue d’une certaine façon le journal de bord de Denis Tillinac, journal organisé autour des quatre saisons d’un journaliste-localier basé à Tulle, couvrant autant les commémorations officielles avec dépôt de gerbes que les concours de bridge ou de belotes, les faits divers ou les soirées électorales...

J’exerçais le métier de localier à l’enseigne de La Dépêche du Midi, le journal toulousain des radsocs et des francs-maçons, deux espèces en voie de disparition.

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze, La Table Ronde, « La petite vermillon », 1997, p. 13.

Denis Tillinac se fait acerbe, cynique, désabusé... aussi bien quant à la ville de Tulle que des habitants et hommes politiques de la Corrèze :

J’en savais trop pour n’être pas incrédule.

Ce qu’on croit imputable à la médiocrité provinciale est à inscrire au débit de la nature humaine.

Cependant, le plateau de Millevaches, où une maison familiale l’accueille de temps, lui permet un certain ressourcement, de gagner en sérénité et d’exprimer son amour pour ce pays-là :

Corrèze que j’aime : désolée et frileuse, fondue dans ses gris...

Un soleil de commencement du monde étalait une blancheur floue sur le plateau. Ciel clair ; ligne brisée et sombre des sapinières...

Retour d’Ussel en fin d’après-midi. Ciel rare ; longs nuages floconneux. Bleu très pâle, laiteux. Vert sombre des collines. Du rose à l’horizon. Tout cela léger, psalmodiant.

Localisation

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