Journal d’un voyageur pendant la guerre 3 octobre : La Dame à la licorne

George Sand, Journal d’un voyageur pendant la guerre, Bibliothèque électronique du Québec, p. 74-75.

Le grand feu qu’on avait allumé dans la soirée continue de brûler, et jette une vive lueur. J’en profite pour regarder à loisir les trois panneaux de tapisserie du XVe siècle qui sont classés dans les monuments historiques. La tradition prétend qu’ils ont décoré la tour de Bourganeuf durant la captivité de Zizime. M. Adolphe Joanne croit qu’ils représentent des épisodes du roman de la Dame à la licorne. C’est probable, car la licorne est là, non passante ou rampante comme une pièce d’armoiries, mais donnant la réplique, presque la patte, à une femme mince, richement et bizarrement vêtue, qu’escorte une toute jeune fillette aussi plate et aussi mince que sa patronne. La licorne est blanche et de la grosseur d’un cheval. Dans un des tableaux, la dame prend des bijoux dans une cassette ; dans un autre, elle joue de l’orgue ; dans un troisième, elle va en guerre, portant un étendard aux plis cassants, tandis que la licorne tient sa lance en faisant la belle sur son train de derrière. Cette dame blonde et ténue est très mystérieuse, et tout d’abord elle a présenté hier à ma petite-fille l’aspect d’une fée. Ses costumes très variés sont d’un goût étrange, et j’ignore s’ils ont été de mode ou s’ils sont le fait du caprice de l’artiste. Je remarque une aigrette élevée qui n’est qu’un bouquet des cheveux rassemblés dans un ruban, comme une queue à pinceau plantée droit sur le front. Si nous étions encore sous l’empire, il faudrait proposer cette nouveauté aux dames de la cour, qui ont cherché avec tant de passion dans ces derniers temps des innovations désespérées. Tout s’épuisait, la fantaisie du costume comme les autres fantaisies. Comment ne s’est-on pas avisé de la queue de cheveux menaçant le ciel ? Il faut venir à Boussac, le plus petit chef-lieu d’arrondissement qui soit en France, pour découvrir ce moyen de plaire. En somme, ce n’est pas plus laid que tant de choses laides qui ont régné sans conteste, et d’ailleurs l’harmonie de ces tons fanés de la tapisserie rend toujours agréable ce qu’elle représente.

George Sand, Journal d’un voyageur pendant la guerre (3 octobre - la Dame à la Licorne)

L’œuvre et le territoire

Installée à Boussac depuis la veille (le 2 octobre), George Sand profite de sa visite nocturne au salon du château de Boussac pour regarder de plus près les « trois panneaux de tapisserie du XVe siècle » qui l’ornent.

George Sand a présenté ces tapisseries de la Dame à la licorne à de multiples reprises ; elle les évoque ainsi en 1844 dans son roman-feuilleton Jeanne, parlant de « curieuses tapisseries énigmatiques » et s’étend plus longuement dans une chronique qu’elle écrit en 1847 pour l’Illustration, journal universel, reprise par la suite dans Promenades autour d’un village.
Dans chacune de ses descriptions, George Sand ne manque de mentionner leur supposé premier propriétaire voire commanditaire, Zizim, le prince ottoman captif à Bourganeuf, reprenant une « légende » que Joseph Jouilleton intègre à son Histoire de la Marche et du Pays de Combraille publiée en 1814 puis « enrichie » par d’autres par la suite.

À propos de Journal d’un voyageur pendant la guerre

Alors que la guerre contre la Prusse fait rage, que « des milliers d’hommes viennent de joncher les champs de bataille de leurs cadavres mutilés », George Sand, du 15 septembre 1870 au 10 février 1871, note ses impressions, ses inquiétudes, ses réflexions politiques, fait le récit de ses visites, raconte les difficultés de l’information, la propagation des rumeurs et des peurs (on voit des espions partout), les répercussions des mouvements de troupes dans les campagnes...

Le 10 février 1871, au moment de clore son journal, George Sand revient sur ce qui a animé son écriture :

À présent que les communications régulières sont rétablies ou vont l’être, je n’ai plus besoin de mes propres impressions pour vivre de la vie générale. Je cesserai donc ce journal, qui devient inutile à moi et à ceux de mes amis qui le liront avec quelque intérêt. Dans l’isolement plus ou moins complet où la guerre a tenu beaucoup de provinces, il n’était pas hors de propos de résumer chaque jour en soi l’effet du contrecoup des événements extérieurs. [...]

Je n’ai pas voulu faire une page d’histoire, je ne l’aurais pas pu ; mais toute émotion soulevée par l’émotion générale appartient quand même à l’histoire d’une époque. J’ai traversé cette tourmente comme dans un îlot à chaque instant menacé d’être englouti par le flot qui montait. J’ai jugé à travers le nuage et l’écume les faits qui me sont parvenus ; mais j’ai tâché de saisir l’esprit de la France dans ces convulsions d’agonie, et à présent je voudrais pouvoir lui toucher le cœur pour savoir si elle est morte.

Si George Sand vient en Creuse à cette période, ce n’est pas tant pour fuir la guerre que pour échapper à la maladie. Elle résidera ainsi quelques jours à Boussac, Saint-Loup et Chambon-sur-Voueize.
Elle quittera la Creuse avant la mi-octobre 1870, notant le 8 octobre :

Ce soir, je dis adieu de ma fenêtre au ravissant pays de Boussac et à ses bons habitants, qui m’ont paru, ceux que j’ai vus, distingués et sympathiques. J’ai passé trois semaines dans ce pays creusois, trois semaines des plus amères de ma vie, sous le coup d’événements qui me rappellent Waterloo, qui n’ont pas la grandeur de ce drame terrible, et qui paraissent plus effrayants encore.

Localisation

Également dans Journal d’un voyageur pendant la guerre