Huit jours à Crozant La cuisine...

Albert Geoffroy, Huit jours à Crozant, accompagné de crayonnés d’Émile Humblot, éditions Point d’Æncrage, 2016, p. 25-30.

La cuisine est vaste et dallée de larges pierres ; un immense buffet en chêne garnit en entier l’un des côtés ; en face, la cheminée, sous le manteau de laquelle six personnes prennent place à l’aise, et ce n’était pas un plaisir banal que de chauffer là, devant le large foyer, en regardant cuire les châtaignes.
Au-dessus de l’âtre, assez haut pour ne pas être atteint par la flamme, est suspendu à la crémaillère un panier rond en fil de fer rempli de châtaignes ; la chaleur du foyer et la fumée les cuisent doucement, et cette fumée de bois, loin de leur donner un mauvais goût, ajoute à la cuisson une saveur très délicate.
De la cuisine, une porte donne accès dans la grande salle qui nous servait à la fois de réfectoire, de salon, d’atelier et de fumoir.
Là, nous étions chez nous ; on y déposait au hasard les pliants, les chevalets, les toiles, les boîtes à couleur, et malheur à l’intrus qui se serait permis d’y toucher ! Au premier étage se trouvent les chambres à coucher, bien aérées, avec de bons lits et des draps bien blancs. Sur les portes, des peintures à l’huile, œuvres de nos prédécesseurs de passage, rappellent quelques sites du pays.
La journée était réglée comme il sied à des gens dont le temps est précieux. À sept heures, le réveil ; Humblot, mon voisin de chambre, bâillait, s’étirait et me criait à travers la cloison : « Eh ! bien, on y va ? Il fait un temps superbe. » Je l’entendais sauter à bas du lit ; après quoi il entonnait généralement une grande fantaisie musicale avec accompagnement de brocs et de cuvettes.
[...]
À neuf heures arrivait le facteur avec lettres et journaux ; à onze heures et demie, après une matinée bien employée, on rentrait chez madame Lépinat et, à midi moins un quart précis, on se mettait à table. M. Guillaumin, notre vénéré doyen, exigeait sur ce point une ponctualité absolue ; tant pis pour les retardataires et les buveurs d’apéritifs !
Le déjeuner pendant lequel chacun racontait ses impressions du matin et formait des projets pour l’après-midi se terminait vers une heure ; puis lecture des journaux, correspondance. À deux heures, tout le monde, reprenant pliants et chevalets, descendait, les uns côté Creuse, les autres côté Cédelle.
[...]
Le soir, de cinq à sept heures, on causait des études du jour, du temps, des succès des Boers. Que d’aperçus originaux sur l’art en général et sur la peinture en particulier !

Albert Geoffroy, Huit jours à Crozant (La cuisine...)

L’œuvre et le territoire

Albert Geoffroy s’attache à décrire les conditions de vie de son séjour à l’hôtel Lépinat, métronome qui règle et rythme chaque journée, où « la cuisine [est] soignée, la chère excellente ; gibier, poisson, volaille compos[ent] notre ordinaire ».
Lors de son séjour, Crozant accueille une « colonie artistique se compos[ant] à ce moment de MM. Guillaumin, Jeannot, Humblot, Joseph, Alluaud, Allé, Palier et Portier ».

À propos de Huit jours à Crozant

J’ai soixante ans et je n’ai pas vu Carcassonne. Mais j’ai vu Crozant, qui est bien plus joli que Carcassonne.

À la fin du mois d’octobre 1901, Albert Geoffroy est invité à Crozant par ses amis aquarellistes Joseph Jeannot et Émile Humblot qui, dans leur lettres, vantent les mérites de l’hôtel Lépinat, les beautés de la Sédelle, et les attraits du gibier local. Et le déclic :

Nous comptons absolument sur vous, et c’est ici, en face des ruines de Crozant, qu’aura lieu votre initiation solennelle aux grands mystères de la couleur.

À son arrivée en gare de Saint-Sébastien, après sept heures de train, Albert Geoffroy est accueilli par Marcel, le fils de Madame Lépinat, qui doit le conduire jusqu’à ses amis qui l’attendent à Crozant, à une dizaine de kilomètres.

À travers son récit, Albert Geoffroy nous plonge au plus près du quotidien des artistes pleinairistes : il rencontre notamment Armand Guillaumin, à table à l’hôtel Lépinat ou en train de peindre sur le motif. Surtout, il découvre les paysages de cette vallée, entre Crozant et Fresselines, qu’il décrit avec ferveur à travers ces quelques pages.

Au point de vue artistique, tous tendent au même but : se rapprocher le plus possible de la nature. C’est par excellence l’école de la couleur et de la lumière. Piocheurs et chercheurs, ils travaillent du matin au soir, jamais satisfaits, toujours à la recherche de l’idéal.
Ce fut dans ce milieu choisi à souhait que je goûtai pendant quelques jours, trop vite écoulés, les joies d’un écolier en vacances.

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