La Courtine, 1917-2017

Septembre 1917. Il y a cent ans, le camp de La Courtine en Creuse était bombardé. Trois jours durant, du 16 au 19 septembre, le canon tonnait et mettait fin à l’expérience du soviet de La Courtine et réprimait l’aspiration de soldats étrangers, russes en l’occurrence, à cesser de se battre et à rentrer chez eux.

Nous n’avons cependant guère le talent de Henri Barbusse pour camper ces événements et leur cadre, lui, qui, dès l’incipit de sa nouvelle « Ceux qu’on n’a pas domptés », adopte un format cinématographique, proposant un « script » de la mutinerie et de sa répression.

Quels fragments tumultueux et précipités de cinéma on peut extraire du chaos historique contemporain, et trier, ranger côte à côte en épopée ! L’une de ces épopées se détache en lumière et en rouge sur la guerre mondiale. C’est le poème épique de la conscience et de la volonté. Sa grondante image silencieuse me hante depuis que j’ai fraternisé avec quelques-uns de ceux qui l’ont fait vivre, et n’en sont pas morts.

Et tout d’abord voici sur la face de l’écran, qui est la face du monde, la scène qui domine les autres. Un grand meeting de gens en uniforme. C’est le meeting des condamnés à mort. Il a commencé à huit heures du matin ; il finira à dix heures. Cette heure-là, ce n’est pas le règlement qui l’édicte, mais la fatalité. Il finira à dix heures. La foule des soldats est hérissée de drapeaux rouges. Lorsqu’ils sont venus en cortège au lieu de réunion, ces drapeaux qu’ils tenaient, poussaient leur foule comme des voiles. Les orateurs crient en plein air et finissent tous leurs discours de la même façon : « Nous voulons retourner en Russie, et cela seulement. ». « Nous voulons aller dans la révolution ! ». Un autre dit : « Nous sommes ici onze mille. ». Un homme doucereux insinue : « Il vaudrait mieux céder et se rendre. ». Tous ont une seule voix pour crier : « Non ! ». La voix de tous ajoute : « Nous mourrons sous le drapeau rouge. ». Ils chantent la Marseillaise et l’Internationale. A dix heures moins cinq, le meeting cesse. La musique joue une marche funèbre. Il y a, à l’horizon, un grondement sifflant, puis un volcan éclate parmi les hommes, sur la terre. Deux musiciens sont tués et s’écroulent. Les autres, à côté des vides, continuent à jouer. On voit tomber des formes humaines dans la fumée, et gesticuler des agonies. Des éclairs et des tonnerres arrivent de tous les points du ciel.
Ce champ de massacre est en France, dans la Creuse. Ces hommes sont des soldats russes. Leurs ennemis, leurs vainqueurs, ce sont des soldats russes et des soldats français.

Henri Barbusse, Faits divers, Flammarion, 1928, p. 91-92.

Les 15, 16 et 17 septembre prochains, l’association La Courtine 1917 organise les journées du centenaire, mêlant journée à destination des scolaires, colloque d’historiens, théâtre, musique...
L’occasion donc pour GéoCulture aussi de revenir sur le parcours de ces hommes et sur la répression du soviet de La Courtine.

Le Corps expéditionnaire russe en France

Raisons et débuts de l’odyssée du Corps expéditionnaire russe

1915. La franche confiance des débuts du conflit, au moment de la mobilisation générale à partir du 2 août 1914, a laissé place à l’inquiétude, du fait d’une guerre qui déjà s’éternise. Inquiétude d’autant plus vive que la France souffre face à l’Allemagne d’un déficit démographique, n’étant peuplée que d’un peu moins de 40 millions d’habitants contre 65 millions, ce qui a un impact non négligeable sur la quantité d’hommes mobilisables.

La France, qui a déjà mobilisé au sein de son empire colonial — 400000 hommes —, et qui sait pouvoir compter sur son allié britannique — mais dont les troupes ne seront opérationnelles qu’en 1916—, se tourne donc vers l’immense Russie, elle aussi attaquée par l’Allemagne et vivant une situation politique déjà compliquée. Surtout, celle-ci n’a pas les moyens matériels d’équiper tous ces hommes.
À l’automne 1915, la France négocie alors avec la Russie tsariste l’envoi d’hommes, qu’elle équipera. Elle en espère 100000 par mois ; elle n’obtiendra que le transfert de deux brigades, soit 20000 hommes, la situation devant être réévaluée par la suite.

Pour certains de ces soldats russes, le départ se fait dès le 3 février 1916, l’état-major et le 1er régiment de la 1re brigade quittant Moscou en train. Après un long voyage de plus de vingt jours, dans des conditions éprouvantes notamment du fait de températures pouvant descendre au-dessous des -40 ou -50° C, ces hommes de la 1re brigade retrouvent leurs camarades du 2e régiment, parti de Samara, à Irkoutsk.

Pourtant, les conditions du voyage deviennent, au fil des jours, de plus en plus éprouvantes. Les soldats sont entassés dans des teplouchkas, des wagons transformés pour le transport des troupes, qui abritent quarante hommes et huit chevaux. Le poêle en fonte tiédit à peine l’atmosphère pendant les vingt-deux jours que mettent les convois pour quitter les rives de la Volga et traverser l’immensité sibérienne jusqu’à la frontière de la Mandchourie.

Liliane Fauriac, Après Marienburg, Éditions Encre Rouge, 2017, p. 8.
Le colonel Netchvolodoff avec son manteau à col de fourrure parmi quelques officiers le 3 février 1916 avant le départ de Moscou
© Gérard Gorokhoff
  • Sur les quais du port de Dalny, le Latouche-Tréville à l’arrière-plan
    Sur les quais du port de Dalny. Derrière, le Latouche-Tréville, navire-amiral de la petite escadre de sept transports qui doit emmener la 1re brigade en France ; il sera le premier à appareiller le 29 février 1916.
    © Gérard Gorokhoff

La 3e brigade, constituée d’hommes aux origines rurales issus de différentes unités provenant de la région de Tcheliabinsk et d’Ekaterinburg, s’embarque quant à elle à Arkhangelsk, au nord de la Russie, entre le 19 et le 25 août 1916, pour débarquer à Brest en septembre.

– La 3e brigade devrait arriver dans deux ou trois jours. Ces soldats ont pris un itinéraire différent du nôtre. Grâce au dégel, ils sont passés par la voie du Nord. Ils ont d’abord pris le chemin de fer que les Français ont payé de leur propres deniers.
– Exact, avec les emprunts russes... précise Léopoldine.
Vassiliev, content d’intéresser son auditoire, poursuit sur sa lancée :
– Tout à fait, infirmière Léopoldina ! Ensuite, ils ont pris des bateaux au port d’Arkhangelsk, au bord de la mer Blanche. Puis ils ont relié la mer de Barents, croisé les pays scandinaves et les îles britanniques pour débarquer une quinzaine de jours après en France, à Brest.

Corine Valade, Léopoldine, De Borée, 2016, p. 201.

De là, ils sont conduits au port de Dalny (Dairen en japonais, Dalian en chinois), alors en Mandchourie (de nos jours, en Chine), d’où ils vont embarquer sur des bateaux affrétés par la France, entre le 29 février et le 12 mars. Parmi les bâtiments de cette petite escadre de sept transports, le Latouche-Tréville, navire-amiral qui appareille le premier, le 29 février.

Plus d’un mois de voyage sera nécessaire pour rallier leur destination, Marseille, avec des « escales » à Singapour, Colombo, Djibouti et Suez dont les simples soldats sont privés, alimentant les mécontentements des troupes vis-à-vis de leurs officiers.
Sans aucun doute le plus grand voyage que ces soldats, recrutés essentiellement parmi les ouvriers et employés de la région de Moscou, n’aient jamais entrepris.

Les rigueurs de ce long périple qui les voit arriver à Marseille le 20 avril 1916 feront alors place à la liesse populaire, la foule phocéenne accueillant fort chaleureusement ces sauveurs.

Un des infirmiers de la brigade lui [à Léopoldine] a narré l’aventure de ce long et dangereux périple de près de trois mois dans des wagons peu ou pas chauffés, puis sur des bateaux de croisière aménagés en navires de guerre surpeuplés. Partis de Moscou, ils étaient passés par Singapour, Hong-Kong, Djibouti, le canal de Suez pour arriver à Marseille où ils furent, au grand soulagement de tous, réconfortés et littéralement galvanisés par une véritable marée humaine. La foule en liesse avait acclamé les troupes russes, surnommées le « rouleau compresseur » !

Corine Valade, Léopoldine, De Borée, 2016, p. 144.

Parcours en France : de la liesse à la mutinerie, en passant par le front

C’est au début de l’après-midi du 20 avril 1916 que les bateaux transportant la 1re brigade du Corps expéditionnaire russe arrivent à Marseille. Bien alignés sur les ponts des navires, les Russes sont accueillis par la musique d’unités venues de Toulon et les acclamations d’une foule clairsemée ; ils commencent à débarquer, salués du sabre par des hussards, et se voient remettre des fusils par des soldats d’un régiment des troupes coloniales.

Les hommes en rangs sur l’Himalaya à l’arrivée à Marseille
© Gérard Gorokhoff
Agence Rol, Débarquement des troupes russes à Marseille, le Latouche-Tréville [croiseur français]
Source : Gallica.
Les troupes coloniales françaises distribuent des fusils aux Russes tout juste débarqués à Marseille
© Gérard Gorokhoff
Défilé des Russes à Marseille, rue Saint-Ferréol
© Gérard Gorokhoff

Conduits pour la nuit au camp Mirabeau, où les conditions d’accueil laissent quelque peu désirer, les soldats de la 1re brigade sont invités, le lendemain matin, suite à l’insistance des Marseillais, à défiler dans la ville.

Après un rapide astiquage et un office religieux, les soldats se mettent en route par rangée de 8. Quand ils entrent dans la cité phocéenne, entièrement pavoisée aux couleurs françaises et russes, c’est du délire. Ovations à n’en plus finir et pluie de fleurs, du lilas surtout, qui tombent des fenêtres. La foule se presse pour applaudir, acclamer, des femmes traversent les cordons pour donner des bouquets aux hommes, les embrasser, on crie : « Vive la Russie », « Vive la France ! ». Un officier qui crie dans un français parfait : « À bas les Boches ! » connaît un petit succès. Ils arrivent par les quartiers ouvriers de la porte d’Aix, défilent sur le cours Belsunce et le cours Saint-Louis où les fleuristes sont dévalisés pour orner les canons des fusils, ensuite la rue de Rome, puis tournent devant la préfecture où les attendent les autorités, préfet, maire, généraux, et ils s’en reviennent par la rue Saint-Ferréol, la Canebière, le quai des Belges et la rue de la République pour le retour au camp Mirabeau. Et partout la foule, le pluie de fleurs, les acclamations, la joie, l’enthousiasme.

Jean-Yves Le Naour, « 20 avril 1916 : les Russes débarquent à Marseille ! », Les Cahiers de La Courtine 1917, n° 2, janvier 2017, p. 11.

Après la liesse marseillaise, les soldats de la 1re brigade se dirigent vers le camp de Mailly (à cheval sur l’Aube et la Marne). Là, ils suivront une instruction militaire durant environ trois semaines, dans le courant du mois de mai, avant d’être déployés sur le front.
Le camp de Mailly accueille par la suite, au mois de septembre, la 3e brigade pour instruction. Elle voit repasser la 1re et la 3e brigades en octobre/novembre et en mars 1917 respectivement pour le repos des troupes et de nouveaux temps d’instruction.

Stéphane Gavrilenko, soldat de la 1re brigade tient un journal de son périple, de cette odyssée qui l’a vu traverser la Russie, naviguer à travers tant de mers pour finalement découvrir la France. Émaillé de poèmes, son journal est un témoignage précieux, saisissant, touchant... Témoignant de son voyage et de son passage au camp de Mailly, Stéphane Gavrilenko rend avec ce poème un hommage à l’un de ses compatriotes décédé là, de maladie, loin de chez lui.

Mort en France d’un soldat de la 1e brigade, 2e régiment spécial d’infanterie, 10e compagnie.

Les héros russes s’en sont allés
Sauver le pays de France,
Le froid dans le cœur,
Les pays étrangers en mémoire.
Nombreuses ont été
Les misères endurées
Dans le roulis et le tangage
Quand par les mers ils naviguaient,
Mais enfin ils sont arrivés
Dans ce fameux camp de Mailly.
Là, notre pauvre ami
Est tombé malade et peu après,
On l’a porté à l’infirmerie.
Les infirmières françaises
Se sont dévouées autant qu’elles ont pu
Mais la mort menaçait sa vie.
Une dernière fois,
Il a demandé à revoir sa compagnie,
Sûrement, il voulait
Transmettre quelque chose,
Mais à cause de la douleur
Et de ses longues souffrances,
Il n’a même pas pu soulever sa tête.
Avant l’aube, quand tous dormaient,
Il a poussé un dernier soupir.
Les infirmières sont accourues vers lui,
Mais déjà il s’était endormi pour toujours.
Le lendemain,
On s’est tous réunis pour l’enterrement
Et toute la compagnie, les rangs formés,
Est partie, groupe après groupe, à l’infirmerie.
C’était un bien triste tableau.
Ses camarades ont offert une couronne au défunt
Et s’en sont retournés en ordre.
Alors le prêtre du régiment
Et tous les officiers sont arrivés.
Le prêtre a célébré l’office,
Puis les Français ont attelé
Une paire de chevaux bruns.
Sur le corbillard,
Nous avons posé le corps du défunt
Et là, par la route poussiéreuse,
La tête basse,
Nous avons marché en musique.
À écouter la marche funèbre,
Les cœurs s’emplissaient de tristesse.
Par la route poussiéreuse,
Vers le cimetière,
En cortège funèbre,
Nous allions.
Au cimetière, la tombe
Était prête,
On y descendit notre camarade.
Parmi nous, beaucoup tombés
À genoux se sont mis à sangloter.
Dors, ami,
En terre étrangère.
Personne ne trouvera
Ta tombe.
Personne ne la verra
Même en rêve.

Du passage du Corps expéditionnaire russe au camp de Mailly nous reste un ensemble de dessins nous en proposant portraits et scènes de la vie quotidienne, dessins signés Maurice Joron et conservés au musée Adrien-Mentienne à Bry-sur-Marne.
Né en 1883 à Paris, Maurice Joron étudie à l’école des Beaux-Arts de Paris et est exposé pour la première fois au Salon des artistes français de 1914. Mobilisé, il est gravement blessé et est définitivement réformé après une très longue hospitalisation. Il est par la suite sollicité par divers journaux pour réaliser des « reportages » sur la guerre.

Son talent de portraitiste est très apprécié. Il n’a pas son pareil pour saisir sur le vif les expressions des visages et croquer les scènes de la vie quotidienne des poilus et des soldats russes en particulier.

Éric Molodtzoff, « Maurice Joron, le portraitiste des soldats russes », Les Cahiers de La Courtine 1917, n° 4, août 2017, p. 14.
Soldats russes prenant du bon temps aux sons des guitares et des balalaïkas
© Gérard Gorokhoff
  • Maurice Joron : troupes russes, revue de troupes

    On peut voir en haut en droite le général russe Lokhvitski et sur la partie basse, une revue des troupes russes (peut-être en juin 1916) par le généralissime Joffre (sur la gauche) et le général Gouraud (avec la canne, en retrait), commandant la IVe armée de Champagne, dont dépendait le corps expéditionnaire russe.
    Vincent Roblin, directeur du musée Adrien-Mentienne
    © musée Adrien-Mentienne / Ville de Bry-sur-Marne ; cliché M. Lombard.
  • Maurice Joron : revue de troupes russes ; le clairon
    © musée Adrien-Mentienne / Ville de Bry-sur-Marne ; cliché M. Lombard.
  • Maurice Joron : portraits, le joueur d’accordéon
    © musée Adrien-Mentienne / Ville de Bry-sur-Marne ; cliché M. Lombard.
  • Maurice Joron : scènes de la vie quotidienne (la toilette)
    © musée Adrien-Mentienne / Ville de Bry-sur-Marne ; cliché M. Lombard.

Dépêchés sur le front, les soldats russes du Corps expéditionnaire russe partagent alors le quotidien de tous les combattants, avec son cortège de victimes, de souffrances et d’angoisse (Rémi Adam). Participant à une importante opération, depuis le début du mois de juillet, la 1re brigade subit de lourdes pertes ; ainsi, lorsque le 15 octobre 1916 les troupes de la 1re brigade sont relevées par celles de la 3e brigade, les pertes s’élèvent déjà à plus de cinq cents morts et blessés. (Rémi Adam)

Personne n’imagine alors les événements qui allaient survenir. Et jusqu’au printemps 1917, le secteur étendu sur près de cinq kilomètres et demi, demeure selon les termes officiels « calme » ou « très calme », bien qu’un lot de sang et de blessés soit versé quotidiennement. Le commandant de la 3e brigade note au lendemain d’un assaut : À chaque abri de violents combats avaient lieu entre les nettoyeurs et les défenseurs, toutes les baïonnettes étaient rouges de sang au retour.

Rémi Adam

Sergeï Ivanov, soldat de la 1re brigade (1er régiment, 12e compagnie), tout comme Stéphane Gavrilenko, de la même 1re brigade, témoignent dans leurs poèmes de la violence des combats.

Dans le fracas des obus

Dans le fracas des obus,
Les soldats
Qui couraient vers l’avant
Ne pouvaient s’empêcher
D’avoir des sueurs froides.
Allons, tout est oublié.
On n’entend que les clameurs : en avant !
En avant !
Tout se mêle
En un hurlement prolongé. Mais
Tous nos sens le savent,
Qu’à l’avant
C’est un combat mortel dans l’obscurité
Au début de l’automne
Et par moments
Éclairant la nuit.
La ligne de front s’est avancée
Ainsi,
Jusqu’au milieu même de la nuit.
Mais le fracas des obus
A commencé de s’apaiser.
Et beaucoup, se signant,
Se sont mis à oublier
Ce qui venait de se passer.

Stéphane Gavrilenko, Dans le fracas des obus
© Droits réservés
Soldats russes morts dans les tranchées françaises
© Gérard Gorokhoff

Les Fleurs des champs

Près des tranchées et des abris,
Elles poussent multicolores,
Là où des volées d’obus et de débris
Diffusent le parfum de la mort.
Elles caressent le regard,
Diffusent des arômes épicés,
Là, où des obus déchirés
Atterrissent sur notre armée.
Là, où dans le sang,
Des corps s’entassent, pourrissants.
Les fleurs chuchotent aux vivants
Des mots d’amour et d’agrément.
Les fleurs des champs, mouillées par la rosée
Dans le petit matin d’été,
Sont regardées tristement
Par un soldat blessé.
Les siens l’ont oublié,
Des cadavres l’ont caché,
La bataille fait rage,
Des obus arrosent le feuillage.
Du sang partout,
L’odeur des cadavres repousse.
Dites, par quel miracle, des fleurs y poussent ?
Elles vivent, se multiplient, respirent,
Parfument l’air de leurs arômes,
Comme si une fresque vivante
Était brodée sur cette prairie de l’agonie.
Beaucoup sont morts,
Et Dieu est témoin de cette hostilité !
Et la Nature fait pousser des fleurs,
A l’endroit de leurs morts.
Ils sont partis ? Reviendront-ils ?
Le sang coule de ma blessure. Adieux mes rêves
J’inspire pour la dernière fois au calme du Nirvana !
Et là ! Et là ! Poussent des fleurs !

Sergeï Ivanov, Les Fleurs des champs (camp de Mailly)
Poème de Sergueï Ivanov, soldat de la 1re brigade (1er régiment, 12e compagnie).
Camp de Mailly.
© Droits réservés

Alors que l’offensive Nivelle se prépare en cette fin d’hiver et en ce début de printemps 1917, la Russie tsariste vit ses derniers instants : la révolution de Février mène à la formation, le 15 mars, du premier Gouvernement provisoire, partageant le pouvoir avec le soviet de Petrograd, et à l’abdication du tsar Nicolas II.
Si cette actualité n’est évidemment pas communiquée par leurs officiers aux soldats du Corps expéditionnaire russe, ceux-ci l’apprennent quelques jours plus tard, via des soldats français ou grâce à des contacts noués avec des émigrés politiques russes.

La nouvelle de la révolution trouva les brigades d’exportation pour ainsi dire politiquement préparées — et néanmoins les prit à l’improviste. Il n’y avait pas lieu d’attendre des officiers des explications sur l’insurrection : l’ahurissement s’avérait d’autant plus grand que l’officier était plus élevé en grade.

Léon Trotski, Histoire de la révolution russe, tome 2, Octobre.

Surtout, est introduit au sein même de l’armée « l’Ordre » (le Prikaze) n° 1 qui, pour reprendre Rémi Adam, donnait des droits très élargis aux soldats et en finissait avec le pouvoir arbitraire des officiers. Toutes les questions allaient être dès lors débattues par la troupe dans ce cadre, y compris celle de leur participation à la guerre. Parmi les changements majeurs apportés, les soldats se voient libérés de la cruauté de leurs officiers, les châtiments corporels ainsi que tous les mauvais traitements se trouvant bannis. Cet ordre n° 1 amène également à l’élection de comités de représentants, de soviets donc, dans toutes les unités.

Louis Barthas, soldat français, a, dans son journal, fait état de l’impact de la révolution de Février dans les tranchées, dépassant le seul Corps expéditionnaire russe puisque par la suite des soldats français éliront leurs soviets.

En ce moment éclata la révolution russe. Ces soldats slaves, hier encore pliés, asservis par une discipline de fer, allant aux massacres comme des esclaves résignés, inconscients, avaient brisé leur joug, proclamé leur liberté et imposaient la paix à leurs maîtres, à leurs bourreaux.
Le monde entier était stupéfait, pétrifié de cette révolution, de cet écroulement de cet immense empire séculaire des tzars.
Ces événements eurent leur répercussion sur le front français et un vent de révolte souffla sur presque tous les régiments.

Louis Barthas, Les Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier 1914-1918, La Découverte Poche, 2013, p. 471

Le 30 mai à midi il y eut même une réunion en dehors du village pour constituer à l’exemple des Russes un « soviet » composé de trois hommes par compagnie qui aurait pris la direction du régiment.
A ma grande stupéfaction on vint m’offrir la présidence de ce soviet, c’est-à-dire pour remplacer le colonel, rien que ça !
On voit ça d’ici, moi obscur paysan qui lâchai ma pioche en août 1914 commander le 296e régiment : cela dépassait les bornes de l’invraisemblance !
Bien entendu, je refusai, je n’avais pas envie de faire connaissance avec le poteau d’exécution pour l’enfantillage de singer les Russes.
Cependant je résolus de donner une apparence de légalité à ces manifestations révolutionnaires ; je rédigeai un manifeste à transmettre à nos chefs de compagnie protestant contre le retard des permissions. Il débutait ainsi : « La veille de l’offensive le général Nivelle a fait lire aux troupes un ordre du jour disant que l’heure du sacrifice avait sonné... Nous avons offert notre vie en vue de ce sacrifice pour la Patrie mais qu’à notre tour nous disions que l’heure des permissions avaient sonné depuis longtemps », etc.
La révolte était placée ainsi sur le terrain du droit et de la justice. Ce manifeste fut lu par un poilu à la voix sonore, qui s’était juché à califourchon sur une branche de chêne ; des applaudissements frénétiques soulignèrent les dernières lignes.

Louis Barthas, Les Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier 1914-1918, La Découverte Poche, 2013, p. 472-473

Un Abri

Dans un abri, humide et sinistre
Dorment des amis solitaires,
Pour eux, habitués à une vie mouvementée,
Il n’y a plus de bonheur, ils ne rêvent que de guerre.
Ils ont tout vu : des peines et des joies,
Ils ont tout connu sur leur pénible chemin,
Ils se reposent et leur sommeil est limpide,
Ils se préparent à repartir à la guerre.
Ils porteront bientôt un coup mortel
Dans la poitrine de leur ennemi,
Qui sera repoussé et seront félicités
Par leurs frères et les armées amies.
Parmi eux, beaucoup ne dorment pas,
Ils lisent des nouvelles sur le Tsar.
Et ils rêvent de leur bonheur futur :
Quand l’ennemi sera vaincu et anéanti,
Quand les ennemis déposeront leurs armes,
Et le Kaiser leur dira avec tristesse :
« Citoyens, rendez-moi ce qui m’appartient ».
Pour l’instant, dans cet abri morose,
Ils n’attendent qu’un signal pour se jeter au combat,
Et le drapeau rouge est déjà levé,
En honneur de la liberté de leur pays.

Reims, 8 mars 1917

Sergeï Ivanov, Un abri
Poème de Sergueï Ivanov, soldat de la 1re brigade (1er régiment, 12e compagnie).
© Droits réservés

Abandonné

Abandonné par la vague violente de la vie
Sur une terre étrangère, je vis dans les tourments, plongé dans la tristesse,
L’aube de jours lumineux dans ma patrie m’enthousiasme.
Je caresse dans le fond de mon âme le rêve
Que bientôt s’épanouira une grande Russie,
Qui dénoncera la pauvreté et la misère,
Et que verra le jour une patrie puissante
Avec tout un peuple dans la beauté de l’amitié.
Que resplendiront les pousses de blé dans la lumière de la rosée.
Le peuple, débarrassé de son joug, reprendra son souffle.
Librement, fortement, à l’aube d’une nouvelle vie
Où il entrera la main dans la main.
Mais moi, je suis ici, loin, abandonné, oublié.
Je ne suis pas déshonoré, je ne suis pas intoxiqué,
Je suis ici, loin, mais toutes mes pensées s’envolent
S’envolent là- bas vers ma patrie !
Dans les bras de ma bien-aimée Patrie,
Là-bas, là-bas où vivent tous les miens.

Granville, le 10 mai 1917

Sergeï Ivanov, Abandonné
Poème de Sergueï Ivanov, soldat de la 1re brigade (1er régiment, 12e compagnie).
Traduction : Danièle Carrance.
© Droits réservés
Quelques-uns des 3000 hommes de la 1re brigade mis hors de combat (sans doute après l’offensive du Chemin des Dames, avril 1917)
© Gérard Gorokhoff
  • 1er mai 1917 : défilé des troupes russes
    On note la bannière en français « Liberté » ; au moins une bannière russe clame « Vive la Russie libre ! Vive le socialisme ! »
    © Gérard Gorokhoff
  • 1er mai 1917 : le général Palitzyne est conspué par les soldats russes
    1er mai : les troupes entourent le général Palitzyne qui tente de les ramener à l’ordre mais est conspué et insulté.
    Sur la banderole au fond à droite : « Salut à la Russie L[ibre] D[émocratique] S[ocialiste] ».
    © Gérard Gorokhoff

Ce qui ressort clairement de tous les documents dont on dispose maintenant c’est le fait que les soldats russes destinés à la France furent, dès leur départ, placés dans une situation de souffrance et connurent, au front, un baptême du feu terrible qui laissa des traces durables. Par ailleurs et contrairement à ce qui avait été affirmé pendant longtemps, la Révolution russe eut, certes, un impact sur la troupe mais celle-ci resta loyaliste pratiquement jusqu’à son transfert à La Courtine n’exigeant son rapatriement qu’après les dernières offensives auxquelles elle devait participer.

Pascal Plas, « Les hauts lieux de mémoire. La Courtine, Creuse, 1917 », p. 11.

Ainsi, le 5 avril, les troupes russes prêtent serment au Gouvernement provisoire et deux semaines plus tard participent, à l’offensive Nivelle.
Les 1re et 3e brigades du Corps expéditionnaire russe, « intégrées » dans la Ve Armée, se voient confier deux objectifs majeurs dans cette offensive : le fort de Brimont, près du village de Courcy, et la côte 108 ainsi que le mont Spin, respectivement. Ces troupes sont les seules à atteindre même partiellement leurs objectifs, faisant montre d’un courage hors du commun, dans des conditions climatiques désastreuses et sous un déluge de feu. Après plusieurs jours de combats apocalyptiques, le commandement reconnaît l’offensive impossible. L’offensive du Chemin des Dames reste à l’esprit de tous synonyme d’échec tragique, de véritable hécatombe. Ainsi, les deux brigades du Corps expéditionnaire russe se voient amputées de près de 6000 hommes...

Les blessés partagent le sort des autres combattants du Chemin des Dames, meurtris, puis de nouveau victimes d’un « véritable désastre sanitaire », aggravé par le manque de traducteurs.

Rémi Adam

Le Corps expéditionnaire russe est alors retiré du front et, de la fin avril au 20 mai, est stationné au camp de Neufchâteau dans les Vosges. C’est là que le 1er mai (d’après le calendrier russe, soit le 13 mai), les troupes russes manifestent contre leur commandement à l’occasion d’un défilé, prenant à partie et insultant le général Palitzyne. Ainsi, sur le cliché où l’on voit une bannière clamant en français Liberté !, une bannière clame en russe Vive la Russie libre ! Vive le socialisme !. Sur l’autre cliché, la banderole au fond à droite clame quant à elle : Salut à la Russie L[ibre] D[émocratique] S[ocialiste].

C’est à la suite de ces événements que l’état-major décide de retirer ces troupes de la zone des armées et, après les avoir transférées de camp en camp, opte finalement pour le camp de La Courtine en Creuse.

L’arrivée à La Courtine

Déjà confronté, dans les rangs français, à des actes de désobéissance, de remise en cause des ordres et des gradés, à des mutineries, l’état-major s’inquiète de voir ces troupes russes s’ériger en modèle. Il est urgent de les éloigner, loin, très loin du front.

Pour empêcher tout contact, et donc toute liaison, avec les unités françaises dont la majorité des unités étaient au même moment touchées d’une façon ou d’une autre par les mutineries, les refus d’obéissance et les marques croissantes d’indiscipline, le gouvernement français décida de déporter ces troupes vers le camp de La Courtine dans le département de la Creuse, à plusieurs centaines de kilomètres du front.

Rémi Adam, « D’une révolution à l’autre. Le corps expéditionnaire russe en France, 1915-1920 », Les Cahiers de La Courtine 1917, n° 2, janvier 2017, p. 30-31.

Après l’évacuation des munitions puis des troupes françaises qui y étaient stockées et stationnées, c’est au tour des prisonniers allemands de quitter le camp de La Courtine, à la mi-juin. C’est finalement le 26 juin que la 1re brigade arrive à La Courtine et s’installe dans le camp. Elle a été précédée, le 20 juin, de quelques unités.

Le traitement littéraire et du cadre du camp et de l’arrivée des troupes russes est relativement variable. À Jean Anglade qui présente les premiers arrivés comme désordonnés, se déversant aussitôt dans les bistrots de La Courtine avant de tenir des réunions politiques, Corine Valade oppose des soldats russes paisibles, occupés à leur lessive, en ce doux printemps, quand Liliane Fauriac a une toute autre idée du climat régnant en ces lieux.

Le médecin-chef du camp a formé une équipe pour créer un hôpital de sept cents lits et une infirmerie dans les locaux existants. La 1re brigade doit arriver en juin. Elle sera installée dans des baraquements en dur. Quant à l’autre brigade, des tentes coniques sont déjà dressées dans une zone éloignée du camp.

Corine Valade, Léopoldine, De Borée, 2016, p. 307.
Arrivée des soldats de la 1re brigade du Corps expéditionnaire russe le 26 juin 1917 en gare de La Courtine
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Il fut décidé, en haut lieu, de cacher ces débris loin des yeux des combattants, d’interner les brigades russes au camp de la Courtine.
Je suis désigné comme médecin chef de l’hôpital qui devait fonctionner dans ce camp. Je quitte sans regrets la Champagne et me voici à Limoges. Je suis reçu par le vieux général Comby, commandant de la place. Il est bien différent d’un Russe : en cinq minutes, tout est réglé.
À la Courtine ce n’est plus le squelette crayeux qui affleure la terre, mais le granit imperméable du plateau de Millevaches : on ne voit partout que flaques d’eau, marécages, sombres boquetaux.
La Courtine a été évacuée de ses prisonniers allemands ; par une dernière courtoisie envers Kerensky, on a arraché les fils de fer barbelés pour donner quand même aux Russes l’illusion de la liberté. Le camp, du reste, est du dernier confort ; les casernes sont en pierre, le mess des officiers, un palais. Ces pauvres officiers s’y rendent en rasant les murs : adieu les joyeuses beuveries, adieu les bombements de poitrines, la gaie résonance des éperons : pour un peu, ils enlèveraient les insignes de leur grade.

Dr Weber Bauler, Échos d’une vie. De Russie en Occident, La Baconnière, 1943 p. 255.
Camp de La Courtine : campement de la 1re brigade
Carte postale ; collection & numérisation : Bibliothèque francophone multimédia de Limoges.
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À l’écart des champs de bataille, sur un plateau aride et venté, au fin fond de la campagne limousine, La Courtine ne ressemble à rien de ce qu’il [Dimitri, soldat russe] a connu. Créé en 1901, ce camp de manœuvres a été utilisé comme base arrière et comme centre d’instruction, de préparation au front. Au début de la guerre, il a abrité des civils puis des militaires et même servi de camp de prisonniers. Vidé de ses occupants, juste avant l’arrivée des soldats russes, il se présente comme un espace sinistre : des bâtiments tous identiques, posés comme des pavés sur un terrain nu et sans le moindre recoin un tant soit peu accueillant. Le soleil pourtant généreux ne parvient pas jusqu’aux ouvertures étroites des baraquements. Une sensation d’humidité glace les nouveaux arrivants accablés par l’étouffante moiteur des véhicules militaires. L’installation en Creuse cependant se précise au fur et à mesure que les soldats prennent possession des lieux.

Liliane Fauriac, Après Marienburg, Éditions Encre Rouge, 2017, p. 25.

La vie au camp de La Courtine

Présentation du camp

Contrairement à la vision qu’en donne Simon Hureau dans Intrus à l’Étrange, le camp de La Courtine n’est pas aujourd’hui abandonné, envahi de végétation, habité d’étranges créatures... Non. Le camp de La Courtine est encore aujourd’hui en activité, lieu d’entraînement s’étendant sur un vaste territoire aux reliefs marqués, où les hivers sont rudes, où les routes, au gré des jours et des manœuvres, sont ouvertes ou fermées... Les panneaux qui les bordent n’invitent guère à la flânerie et les « étrangers » invitent à la méfiance les forces de l’ordre comme en témoigne Sylvain Tesson dans Sur les chemins noirs.

Si l’on ne saurait dire si le camp a beaucoup changé, le village de La Courtine a, assurément, connu de radicaux changements depuis cent ans, ne serait-ce qu’en s’en tenant à la quantité de débits de boissons. Thierry Girard ne s’y est pas trompé lors de son passage dans cette localité pour sa série « Paysages insoumis ».

Thierry Girard clôt son texte de présentation non sans ironie :

Le café de la Paix, aujourd’hui fermé, est situé en face de l’entrée du camp militaire de La Courtine.

Décidée au tout début du XXe siècle, la création dans la 12e Région [d’]un camp destiné à l’instruction pratique des officiers, sous-officiers et hommes de troupe voit s’affronter pour son implantation la Corrèze et la Creuse. C’est finalement ce dernier département avec ces vastes étendues de terrain situées sur les communes de La Courtine, du Trucq, du Mas-d’Artige, de Magnat, de Clairavaux, de Saint-Oradoux-de-Chirouze, de Bersat et de Malleret qui est choisi, notamment car cette zone peu habitée n’amenait que peu d’expropriations. Cette zone remplissait toutes les conditions de salubrité indispensables à la parfaite sécurité sanitaire des hommes appelés à y séjourner et offrait un terrain propice aux manœuvres et aux entraînements de tirs.

Le projet de construction du camp de La Courtine, qui a subi depuis trente ans bien des modifications, comportait des travaux d’une telle importance qu’il fallait en répartir l’exécution sur une assez longue suite d’années, et ces travaux ne sont pas encore complètement terminés [...]

Commencé en 1903, le camp s’est chaque année enrichi de constructions nouvelles, en sorte qu’aujourd’hui, avec ses 240 ou 250 bâtiments et édifices divers, il a l’aspect d’une ville importante dont La Courtine, La Ganne et le Petit-Breuil ne seraient que des faubourgs.

Pierre Poitevin, La Mutinerie de La Courtine : les régiments russes révoltés en 1917 au centre de la France, Payot, 1938, p. 194-195.
Vue générale du camp de La Courtine en construction
Collection et numérisation : Bibliothèque francophone multimédia de Limoges.
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  • Vue générale du camp de La Courtine
    Collection et numérisation : Bibliothèque francophone multimédia de Limoges.
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  • Camp de La Courtine : étang du Grattadour — Baraquements de la brigade de Laval
    Collection et numérisation : Bibliothèque francophone multimédia de Limoges.
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Cette énumération terminée, disons combien une visite au camp offre d’attrait pour le touriste jaloux d’admirer non seulement les délicieux paysages de cette région, mais aussi les riantes localités qui les décorent.

La Courtine doit d’autant mieux figurer sur l’itinéraire d’un voyage d’agrément au Plateau Central que, née d’hier, alors qu’il y a trente ans elle n’était qu’une humble bourgade enfouie dans ses genêts, ses houx et ses bruyères, ignorant l’électricité, le chemin de fer, le téléphone, la T. S. F., etc., elle est maintenant dotée de tout cela et s’est en peu d’années et presque subitement transformée, comme sous la baguette d’une fée, en une coquette et pimpante cité, au contact de nos gais soldats qui lui ont apporté, avec une vie nouvelle, l’aisance et la prospérité.

Le visiteur admirera certainement les constructions édifiées pour les officiers et sous-officiers permanents et pour les ouvriers civils, véritables villas de ville d’eau, d’une allure élégante et moderne et assorties de tout le confort. Rien n’y manque et il faut louer le génie militaire du bon goût avec lequel il a su varier le style architectural de ces jolies maisons.

Pierre Poitevin, La Mutinerie de La Courtine : les régiments russes révoltés en 1917 au centre de la France, Payot, 1938, p. 196.

— [...] Heureusement, la boutique n’est pas à l’autre bout de la ville ! Tu vas voir, ça grouille de partout ici. Les commerces se portent à merveille. Le camp est presque trop petit pour tous les soldats qui y transitent. Faute de place, les officiers sont logés dans les hôtels qui affichent complet. Au moins, je ne manque pas de travail avec ces gars-là pour qui la montre est aussi importante que le fusil ! [...]

La boutique du père Jeantou se situe près de l’entrée sud du camp militaire, rue de la Gasne. La petite devanture ne paie pas de mine. La vitre sale laisse apparaître tout un univers de cadrans plus ou moins grands, de montres à gousset, de chronomètres et d’horloges.

Corine Valade, Léopoldine, De Borée, 2016, p. 244-245.

L’Hôtel des Trois Marchands, cependant, nageait en pleine prospérité. Chaque fin de semaine, une clientèle assurée occupait les chambres : celle des officies venus de La Courtine oublier les rigueurs de la vie militaire. A deux lieues de Sornac, le camp avait depuis 1904 transformé ce vieux petit bourg d’un millier d’habitants, enfoui dans ses genêts, ses houx et ses bruyères, sans électricité, ni gare, ni téléphone, en une agglomération de dix mille résidents, temporaires mais sans cesse renouvelés, reliée par le train à Ussel et à Guéret.

La Courtine avait conservé ses fermes de culture et d’élevage ; mais le commerce s’y était développé d’une façon miraculeuse. Particulièrement celui des débits de boisson, puisqu’on en comptait à présent une centaine. Certains dimanches soir, les rues étaient remplies de viandes saoules qui rentraient aux quartiers en zigzaguant. Tout le long de l’année, pour s’y exercer aux guerres futures, des régiments affluaient, les uns par chemin de fer, d’autres à pied. Ceux-ci, venant de Tulle ou de Limoges, traversaient Sornac au pas cadencé, musique en tête, applaudis par les habitants. Des semaines durant, ils crapahutaient parmi les six mille hectares de ravins, de bosses, de bois, de broussailles mis à leur disposition ; tiraillaient au lebel, à la mitrailleuse et au canon ; se nourrissaient de lentilles, de haricots, de biscuits vermoulus. Mais le dimanche, ils se répandaient dans les cent bistrots. C’était dans La Courtine un 14 Juillet perpétuel : pantalons garance, vareuses indigo, défilés, drapeaux, trompettes, cavaleries, Sambre et Meuse, Fanfan la Tulipe, Auprès de ma blonde.

Jean Anglade, Y a pas d’bon Dieu, Presses de la Cité, 1993, p. 47-48.

Une saison à La Courtine

Arrivée au camp de La Courtine le 26 juin, la 1re brigade y est rejointe le 5 juillet par la 3e brigade. Cependant, dès le 8 juillet, cette dernière quitte le camp pour un « bivouac » du côté des ruines de Mendrin avant d’être finalement dirigée, le 10 juillet, vers Felletin, où elle restera un mois avant d’être envoyée au camp du Courneau, tout proche d’Arcachon.

Si la 3e brigade est si vite éloignée, c’est du fait d’importantes dissensions et d’incidents entre ces soldats, très majoritairement loyalistes, fidèles encore au Gouvernement provisoire, et ceux, « révolutionnaires », de la 1re brigade, qui ne veulent plus se battre pour autre chose que leur terre, son partage, et qui n’aspirent qu’à rentrer pour cela.

Dès leur arrivée au camp de La Courtine, les hommes de la 1re brigade se sont affranchis de l’autorité de leurs officiers, s’entraînant alors sous le commandement de simples soldats, se réunissant en grandes assemblées...

S’il est fait état, dans le témoignage du Dr Weber puis dans le récit de Pierre Poitevin, du caractère dissolu des soldats russes, il semble bien cependant que ces débordements aient plus à voir avec les stéréotypes associés aux Russes qu’avec les faits...

La foule des soldats oscille, se traînant inactive de par le camp, s’affalant sur la jeune herbe des pelouses. La musique donne des concerts journaliers et le chant des chœurs retentit dans les chambrées. Les trains de ravitaillement, amenés par les Français, arrivent toujours, bondés de vivres : « Et allez-y, la vie est belle ! »

[...]

Cependant, en face des casernes, se tiennent journellement des assemblées de soldats. Tour à tour, les orateurs montent sur une table et parlent. Le Russe est bon discoureur mais discoureur prolixe et toujours enflammé. Pour lors, la grande question qui s’agite est celle de l’« argent du vin ». L’intendance avait calculé l’allocation journalière du soldat sur la quote française où figurait le prix de la ration de pinard. Or ce pinard n’avait jamais été distribué, le Russe ne buvant pas de vin, et l’argent avait été employé, comme boni, aux orgies collectives des officiers et à leurs coûteuses invitations.
— Ce que nous voulons, clame l’orateur, c’est leur faire cracher, à ces salopards, le prix du vin. Quoi ? On se serrait le ventre, pendant qu’ils se soûlaient ! Ils doivent maintenant dégorger le prix du vin. Camarades, exigez qu’on nous rende l’argent du vin.
— Oui, oui, l’argent du vin, l’argent du vin ! clame la foule.
Le commandement russe dut accéder à ces exigences ; la grosse somme que représentait le prix du vin est allouée, dûment partagée entre les soldats et c’est maintenant à la troupe de la transmuer en alcool dans les bistrots des villages environnants.

Dr Weber Bauler, Échos d’une vie. De Russie en Occident, La Baconnière, 1943, p. 255-257.

Longues harangues des orateurs révolutionnaires, réfutation des loyalistes, provocation d’un côté, protestations de l’autre, on en vint à prendre les armes et à s’en menacer. Les hommes ont de l’argent et, à défaut de vodka, ils achètent du vin. Les têtes s’échauffent.

Pierre Poitevin, La Mutinerie de La Courtine : les régiments russes révoltés en 1917 au centre de la France, Payot, 1938, p. 49.

L’historien contemporain Pascal Plas nuance les écrits de Pierre Poitevin, en précisant que le contingent en partance pour Felletin ne l’a pas fait volontairement mais a été éloigné sur ordre de l’état-major, et que des éléments de la 1re brigade ont aussi intégré ce convoi, tout comme des soldats de la 3e sont restés au camp.

Dans son roman Y a pas d’bon Dieu, Jean Anglade évoque également cette séquence du départ des « lâcheurs de la 3e brigade » :

[...] les sept mille hommes de la 3e brigade se mirent en route avec leurs bagages, leur armement, leurs chevaux, leurs chèvres, leurs chiens, leur ourse Miarka, leurs tambours, leurs mandolines. [...] Ils prirent le chemin de Grande Communication n°7 qui, par Boucheresse, devait les conduire à Felletin, commune de maçons, de tapissiers et de tailleurs de diamants.

Jean Anglade, Y a pas d’bon Dieu, Presses de la Cité, 1993, p. 131.

Enfin, la décision devint définitive. Au cours de la matinée du 8, les troupes se rassemblent dans le désordre et le bruit sous les lazzis et les sarcasmes des soldats de la première brigade.

La cohorte s’ébranle, sans ordre, par paquets et s’engage sur la route G. C. N° 7, se dirigeant vers le nord et se proposant d’atteindre Felletin.

Mais en cours de route, le général Lochvitski et son état-major, qui avaient suivi les hommes, ont encore suffisamment d’autorité sur eux pour les faire arrêter avant la limite du camp.

C’est ainsi qu’arrivée aux abords du hameau de Maindrin, à huit kilomètres à vol d’oiseau de La Courtine, la troupe consent à bivouaquer. [...]

Maindrin, qui comptait quelques feux seulement au temps où la vie y régnait, n’a plus que des maisons en ruines, dans lesquelles les vieilles poutres sont ramassées pour construire des cagnas.

Pierre Poitevin, La Mutinerie de La Courtine : les régiments russes révoltés en 1917 au centre de la France (Enfin, la décision...)
© Éditions Payot & Rivages

Corine Valade rend bien compte des stéréotypes attachés à ces hommes, évidemment « sauvages », dans l’un des rapports que Léopoldine, héroïne éponyme de son roman, adresse au commandement français — afin de d’influer sur le sort de son frère déserteur.

À l’attention strictement personnelle du général Jérôme
De Léopoldine Montagne — camp de La Courtine
Rapport du 12 juillet 1917
La 3e brigade et les officiers partis, les hommes de la 1re brigade, regroupés en comités appelés soviets, organisent la vie du camp. Ils pratiquent des exercices réguliers et se partagent certaines tâches d’intendance. Ils revendiquent leur retour en Russie et, de manière plus triviale, ils demandent la construction de bains, le changement régulier des draps et la désinfection des couvertures.
LM

Dès réception du rapport, Léopoldine est convoquée par ce haut gradé qui séjourne à l’hôtel, face à l’entrée du camp où sont logés un grand nombre d’officiers supérieurs. L’homme, mécontent, ne l’invite pas à s’asseoir et laisse sa colère se déverser en un flot de paroles amères :
— Ces Russes se croient-ils dans un établissement de luxe ? Chaque jour des trains de marchandises viennent ravitailler le camp. Ils reçoivent leur ration de vin et de la nourriture à satiété mais cela ne leur suffit pas ! Tous les poilus qui combattent n’ont pas cette chance. Et sans aller bien loin, prenez l’exemple des loyalistes de la 3e brigade : pour leur sécurité, nous avons dû les éloigner de ces...de ces mutins, il n’y a pas d’autre mot ! Ces hommes fidèles à leur gouvernement et à la France campent au fin fond du camp en pataugeant dans la boue. Ah ça, les soviets d’ici ont la belle vie ! Ces fainéants discutent à longueur de journée. Il va être temps de se débarrasser de ces embusqués qui tirent profit de la situation. De sales profiteurs, des bouffeurs de pâte à dent, des avaleurs d’eau de toilette, des...des... violeurs de femmes ! Nous allons les mettre sous haute surveillance et leur interdire de quitter le camp.
Devant ces attaques injustifiées, Léopoldine tente de prendre la défense des soldats russes :
— Je crois connaître ces hommes et je peux vous assurer que s’il y a parfois des débordements causés par l’alcool, les faits reprochés sont mineurs. Les gens du village…
— ... se plaignent ! s’écrie le général avec irritation. Les gendarmes patrouillent et mettent les habitants en garde contre ces hordes de sauvages ! J’ai demandé que soient rédigés des rapports qui les mettent en cause pour qu’on les renvoie chez eux puisque nous n’avons pas d’autre solution.

Corine Valade, Léopoldine, De Borée, 2016, p. 316-317.