Réserve de bois La communauté turque...

Serge Vacher, Réserve de bois, Geste éditions, 2014, p. 123-126.

© La Geste

La communauté turque était importante à Limoges. Lorsque Cemal expliqua qu’ils étaient bûcherons, on lui indiqua immédiatement les contreforts du Plateau de Millevaches.
Une étude de la zone, quelques recherches, une carte de la région les amena à prendre une décision : Bourganeuf. C’était une petite ville, un grand bourg, entouré de forêts. Des résineux, beaucoup.
« Ils ont planté pas mal de sapins et ils cherchent des types pour élaguer les arbres ou débroussailler les allées. Tu trouveras du boulot par là-bas, toi et tes gars. »
Mais lorsqu’ils vinrent s’installer, ils remarquèrent aussi des bois de feuillus : chênes, châtaigners, hêtres. Des haies de petits noisetiers, également.
Les Turcs n’étaient pas mal vus dans la région. Après quelques démarches administratives assez simples, finalement, Cemal réussit à leur obtenir à tous les trois la nationalité française.
Ils trouvèrent assez facilement des petits chantiers dans les taillis du coin. Leur boulot était surtout dans le bois de feu. Ils étaient payés à la « corde », quatre mètres cubes bien alignés au bord de la route leur étaient payés environ cinquante euros.
Cemal comprit très vite que ce n’était pas comme ça qu’ils se feraient assez de fric pour arriver à faire venir leur famille. Un soir où ils s’étaient autorisés quelques bières, il tapa du plat de la main sur la table.
– On n’arrivera à rien comme ça.
– Qu’est-ce que tu proposes ?
Osman et Volkan savaient que leur destin en France était entre les mains de Cemal.
– Vous me faites confiance ?
Les deux autres haussèrent les épaules.
– Bon. À nous trois, on a plus de cinq mille euros. On a la nationalité française, je peux m’installer. On va monter notre propre boîte. Je me suis renseigné, avec le fric qu’on a, je peux monter une petite entreprise.
– Et alors, quelle différence ça fait ?
– Ça fait que c’est nous qui trouvons les chantiers. On peut s’aligner sur des boulots de plusieurs semaines. En plus, je peux emprunter du fric et acheter des machines.
C’est ainsi que naquit l’entreprise :
TOUT BOIS
Spécialistes dans le débardage, bois de chauffage, débroussaillage en tous genres.
Cemal avait vu juste, leur entreprise grossit très rapidement. Ils étaient compétitifs et ne refusaient rien.

Puis vint cette fameuse tempête. Décembre 1999. Pendant une nuit, le ciel tomba sur la tête des Limousins. Au matin du 1er janvier, des hommes et des femmes atterrés levèrent les yeux au ciel et tendirent un poing rageur.
Des toits par terre, des bêtes rendues folles par les éclairs qui zébraient le ciel, des arbres tombés dans une cour inondée. Plus d’eau, plus d’électricité, plus de fourrage pour les animaux. Plus de toits, plus de forêts, plus rien. La peur panique dans les yeux des hommes et des bêtes. Que s’était-il passé ?
Sur toutes les chaînes nationales de radios et de télévisions, le Limousin passait en boucle. Mais dans le coin, personne ne pouvait les voir. L’isolement était quasi-total. Malgré la réaction presque immédiate des municipalités et de la communauté, beaucoup restèrent isolés plus d’une semaine.
La région fut dévastée et les forestiers ne savaient plus où donner de la tronçonneuse. Malgré des embauches massives, la Direction Départementale de l’Équipement (DDE) n’arrivait pas à faire face. Elle appela désespérément à l’aide. Toutes les entreprises forestières répondirent présentes. TOUT BOIS aussi. Les Turcs eux-mêmes durent embaucher. Ainsi vinrent Samet, un très jeune, et Mikaïl, puis Sari.
Cemal eut aussi l’idée de faire appel à une secrétaire. Il n’arrivait pas à gérer la paperasserie. Stéphanie Verbois répondit à l’appel. Cemal s’en trouva fort bien. La jeune femme était très compétente et, ma foi, jolie comme tout. Presque autant que sa Suna.

Serge Vacher, Réserve de bois (La communauté turque...)
© La Geste

À propos de Réserve de bois

Cemal, originaire de Sivas en Turquie, vit à Bourganeuf, en Creuse, depuis plusieurs années. Il a monté sa petite société de bucheronnage avec d’autres immigrés turcs comme lui. La boîte tourne bien et Cemal est contacté par une société importante dans l’import-export de bois pour qu’il prospecte pour elle en Turquie en échange de 5000 euros par voyage, de quoi faire venir sa famille en France rapidement. Mais les choses tournent mal et la dépouille de Cemal est retrouvée au pied d’une tour dans la ZUP de l’Aurence à Limoges.

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