La Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson

La Cité internationale de la tapisserie

À l’occasion de l’ouverture de la Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson, le 10 juillet 2016, GéoCulture — Le Limousin vu par les artistes vous propose de découvrir ce lieu dédié à ce savoir-faire mondialement reconnu qu’est la tapisserie d’Aubusson.
À la fois nouveau musée, lieu de formation, centre de ressources et plateforme de création, la Cité internationale de la tapisserie prend place dans l’ancienne École nationale d’art décoratif, entièrement réhabilitée.

La tapisserie d’Aubusson, patrimoine culturel immatériel de l’humanité

La Cité internationale de la tapisserie est née de l’inscription des savoir-faire de la tapisserie d’Aubusson sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco en 2009.
Celle-ci permet de faire face à la fragilité de la filière et de répondre à la nécessité d’assurer la transmission de savoir-faire alors en péril.

Produit de luxe, métier d’art d’excellence et de tradition locale, la tapisserie d’Aubusson est faite de plus de cinq siècles d’histoire et se renouvelle aujourd’hui dans la création contemporaine.
Cette reconnaissance des savoir-faire de la tapisserie d’Aubusson repose sur différents axes, notamment une production ininterrompue de la filière sur un même territoire où convergent des savoir-faire et des hommes et le travail d’interprétation des lissiers – détenteur du savoir-faire – pour réaliser une tapisserie à partir d’une maquette de créateur – auteur d’une intention artistique.

Un projet architectural compact

L’idée d’un grand musée de la tapisserie est déjà ancienne en Creuse et plus particulièrement à Aubusson. En 1981, sous l’impulsion d’André Chandernagor, alors ministre chargé des Affaires européennes, est né le Musée départemental de la tapisserie d’Aubusson, au sein du Centre culturel et artistique Jean-Lurçat comprenant également un théâtre et une bibliothèque.

En 2009, la construction d’une Cité internationale de la tapisserie est décidée afin de faciliter la présentation du musée et la valorisation de ce savoir-faire. Elle ouvre ses portes en 2016 au sein de l’ancienne École nationale d’art décoratif (ENAD) dont le bâtiment, imaginé par Robert Danis en 1969, a été réhabilité sous la direction de l’agence Terreneuve qui propose une architecture évocatrice de l’univers de la tapisserie et une identité marquée par la couleur.

Les surfaces d’exposition sont triplées par rapport à l’ancien musée départemental, proposant un parcours muséographique inédit. Inspirée des techniques du décor de théâtre et offrant une véritable immersion dans l’univers de la tapisserie d’Aubusson, la nef des tentures est l’espace phare du parcours permanent d’exposition. Les tapisseries ne sont plus seulement présentées comme des peintures ; cet espace modulable, de 600 m2 et de 7 mètres de haut, propose un parcours chronologique, une manière de prendre en compte le caractère monumental des tapisseries et le lien étroit entretenu avec l’architecture.
Les espaces extérieurs sont conçus comme une prolongation de la visite. Le jardin clos à terrasses se veut une tapisserie végétale, avec un tapis de plantes grasses et des terrasses de fleurs, dans une mise en scène de lignes, de matière, de texture et de forme.

Les collections

Plus de cinq siècles d’histoire

L’origine des tapisseries de la Marche, ancienne province dont fait partie la région d’Aubusson et de Felletin, est discutée. Longtemps rattachée au monde arabe, certains auteurs attribuent ainsi son implantation dans la région à des tanneurs, tapissiers et teinturiers sarrasins qui se seraient installés sur les bords de la Creuse après leur défaite à Poitiers en 732.
D’autres auteurs — dont George Sand dans ses descriptions de La Dame à la licorne découverte dans le château de Boussac — ont répandu l’hypothèse que l’« exil » du prince ottoman Zizim à Bourganeuf (à une quarantaine de kilomètres d’Aubusson) à la fin du XVe siècle avait vu l’installation d’ateliers de tisserands turcs.
Pour d’autres encore, c’est dans des alliances entre des familles flamandes et les seigneurs de la Marche qu’il faudrait rechercher cette origine : des lissiers d’Arras ou du Hainaut se seraient établis vers Aubusson et Felletin, soit au XIVe, soit au XVe siècle. À partir de 1457, des mentions écrites permettent d’envisager qu’une activité locale plus ancienne de fabrication de draps de laine et de couvertures aurait pu donner lieu à une spécialisation vers la tapisserie. Les lissiers pratiquent ainsi l’art de la tapisserie dans la région d’Aubusson-Felletin depuis près de cinq siècles et demi.

Le grand feu qu’on avait allumé dans la soirée continue de brûler, et jette une vive lueur. J’en profite pour regarder à loisir les trois panneaux de tapisserie du XVe siècle qui sont classés dans les monuments historiques. La tradition prétend qu’ils ont décoré la tour de Bourganeuf durant la captivité de Zizime. M. Adolphe Joanne croit qu’ils représentent des épisodes du roman de la Dame à la licorne. C’est probable, car la licorne est là, non passante ou rampante comme une pièce d’armoiries, mais donnant la réplique, presque la patte, à une femme mince, richement et bizarrement vêtue, qu’escorte une toute jeune fillette aussi plate et aussi mince que sa patronne. La licorne est blanche et de la grosseur d’un cheval. Dans un des tableaux, la dame prend des bijoux dans une cassette ; dans un autre, elle joue de l’orgue ; dans un troisième, elle va en guerre, portant un étendard aux plis cassants, tandis que la licorne tient sa lance en faisant la belle sur son train de derrière. Cette dame blonde et ténue est très mystérieuse, et tout d’abord elle a présenté hier à ma petite-fille l’aspect d’une fée. Ses costumes très variés sont d’un goût étrange, et j’ignore s’ils ont été de mode ou s’ils sont le fait du caprice de l’artiste. Je remarque une aigrette élevée qui n’est qu’un bouquet des cheveux rassemblés dans un ruban, comme une queue à pinceau plantée droit sur le front. Si nous étions encore sous l’empire, il faudrait proposer cette nouveauté aux dames de la cour, qui ont cherché avec tant de passion dans ces derniers temps des innovations désespérées. Tout s’épuisait, la fantaisie du costume comme les autres fantaisies. Comment ne s’est-on pas avisé de la queue de cheveux menaçant le ciel ? Il faut venir à Boussac, le plus petit chef-lieu d’arrondissement qui soit en France, pour découvrir ce moyen de plaire. En somme, ce n’est pas plus laid que tant de choses laides qui ont régné sans conteste, et d’ailleurs l’harmonie de ces tons fanés de la tapisserie rend toujours agréable ce qu’elle représente.

George Sand, Journal d’un voyageur pendant la guerre (3 octobre - la Dame à la Licorne)

Une collection de référence

La Cité internationale de la tapisserie présente des collections variées — tapisseries, tapis, maquettes, cartons, broderies sarrasines... — de manufactures aussi bien aubussonnaises qu’internationales.
Elles sont issues des fonds de l’ancien musée départemental enrichis des acquisitions qu’elle a réalisées ainsi que des œuvres lauréates des appels à création contemporaine. Labellisées « Musées de France », elles sont publiques et inaliénables.

Les premières mentions historiques au XVe siècle renvoient à des tapisseries à larges bandes de couleurs et de feuillages. Les premières tapisseries murales, tissées dans la Marche, étaient notamment des mille fleurs, où un décor, sans perspective, de fleurs ou de feuilles est tissé sur l’entière surface du textile. Présente dans les collections de la Cité, Millefleurs à la licorne, la plus ancienne tapisserie marchoise connue à ce jour, est typique de cette période. Le fond de millefleurs a la particularité d’une géométrisation extrême des fleurs et feuillages.

Le XVIe siècle est marqué par les « verdures », tapisseries de paysage souvent agrémentées d’animaux ou de personnages, telle cette Verdure à feuilles de choux. Les verdures sont emblématiques de la production tissée d’Aubusson depuis la Renaissance.

Verdure à feuilles de choux
Collection : Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson.
Photo : Éric Roger
© Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson

Au XVIIe siècle, les ateliers aubussonnais et felletinois bénéficient d’un regain d’intérêt du pouvoir royal à leur égard. Dès 1601, un édit royal d’Henri IV limite les importations de tapisseries des Flandres ; la demande n’étant plus satisfaite, la production marchoise se développe alors fortement. En 1665, Colbert, alors ministre de Louis XIV et contrôleur général des finances, accorde le statut de Manufacture royale aux ateliers d’Aubusson puis, en 1689, à ceux de Felletin. Le terme de « Manufacture royale » consiste en un « label » attribué à l’ensemble des fabricants autorisés à inscrire « Manufacture royale de tapisseries » sur le frontispice de leur porte.

Du fait de l’apparition du livre illustré au début du siècle, la mode est essentiellement à la mise en scène de personnages, qu’ils soient d’origine mythologique ou religieuse — ainsi du Martyre de sainte Barbe, patronne des lissiers — ou bien littéraires telle la tenture Pastor Fido inspirée de la tragi-comédie du même nom du poète italien Guarini. On distingue dans le fond de cette dernière, fidèlement représenté, le château d’Aubusson tel qu’il était avant sa démolition en 1632.

En 1685, la révocation de l’édit de Nantes provoque le départ de plusieurs centaines de lissiers aubussonnais qui avaient embrassé la religion protestante. Certains d’entre eux partent en Allemagne, où ils établissent des manufactures prospères. L’organisation de la filière aubussonnaise est déstabilisée par ce traumatisme dont la ville ne se remettra qu’au siècle suivant.

Durant le XVIIIe siècle, le sujet de la verdure s’impose comme objet prépondérant de tissage. Plus on avance dans le siècle des Lumières, plus le motif de l’arbre devient objet de tapisseries, à tel point que de véritables portraits d’arbres, à fleurs ou à fruits multicolores, font l’objet de larges tableaux tissés, à l’image de cette Verdure fine aux armes du comte de Brühl. Cette tapisserie, aux teintes remarquablement conservées, illustre l’effort de redressement de la production aubussonnaise après 1731. Son carton, inspiré des œuvres de Jean-Baptiste Oudry (1686-1755), a été créé par Jean-Joseph Dumons (1687-1779) originaire de Tulle, qui fut le premier « peintre du Roi » affecté à Aubusson.

La production de tapis s’est fortement développée à Aubusson au XIXe siècle, dans une période de réorganisation de la production aubussonnaise. Même si elle ne disparaît pas, la production de tapisserie murale baisse sous l’effet de l’apparition et du développement du papier peint.

Le XXe siècle est une période de bouleversements : la tapisserie conforte son lien avec la création d’avant-garde, deux courants coexistant alors. D’un côté, les peintres cartonniers qui pensent la tapisserie lorsqu’ils créent eux-mêmes leur carton, de l’autre les tapisseries d’artistes, mises au point grâce à l’intermédiaire d’un cartonnier, chargé de l’adaptation de l’œuvre en tapisserie.

Le courant des peintres cartonniers constitue un point fort de la collection. Mais l’histoire a surtout retenu le nom du peintre Jean Lurçat, principal acteur du renouveau de la tapisserie à partir des années 1940. Le cinquantième anniversaire de sa mort en 2016 fait même l’objet d’une commémoration à l’échelle nationale dans quatre lieux emblématiques de sa vie : Angers, où le musée Jean-Lurçat et de la tapisserie contemporaine abrite nombre d’œuvres de l’artiste ; Saint-Laurent-les-Tours, où la maison lotoise de Jean Lurçat est devenue sa « maison-atelier » ; Paris, aux Gobelins où une importante exposition retrace sa production artistique et permet de redécouvrir les multiples facettes de ce peintre talentueux ; et Aubusson bien sûr où la Cité internationale de la tapisserie présente l’ensemble des œuvres de Jean Lurçat de sa collection.

En 1939, Marcel Gromaire, peintre et graveur, est envoyé à Aubusson par Guillaume Janneau, directeur du Mobilier national, pour contribuer au renouveau de la création contemporaine en tapisserie aux côtés de Jean Lurçat et du graveur Pierre Dubreuil. Ensemble, ils réalisent de nombreux modèles, remarqués par la force inédite de leur expression et par leurs gammes de couleurs, comme le montre le carton de Claires signé Jean Lurçat.
Marcel Gromaire crée notamment le carton de la tapisserie Aubusson à travers lequel il rend compte de l’impression que la ville et la nature environnante lui ont laissée.

L’histoire se poursuit et les collections de la Cité se développent chaque année grâce aux œuvres lauréates des appels à création de la Cité de la tapisserie.

La tapisserie : des savoir-faire

À Aubusson, la tapisserie désigne à la fois le mode de production et la pièce produite. Si le tissage est destiné à être accroché sur un mur, c’est une tapisserie ; au contraire, s’il est destiné au sol, c’est un tapis. Le tissage est soit réalisé selon des techniques de basse-lisse — métier à tisser dont la nappe de fils de chaîne est horizontale — ou de haute-lisse — métier à tisser dont la nappe de fils de chaîne est au contraire verticale.

Depuis l’établissement de la tradition de tissage à Aubusson-Felletin, le territoire concentre un vivier d’acteurs qui, fédérés par la tapisserie, se rencontrent, échangent, s’ajustent les uns aux autres, expérimentent... Le merveilleux que l’on accorde aux œuvres tissées à Aubusson est le fruit de cette collaboration permanente entre les différents maillons de la filière : la production, le lavage et la préparation de la laine, le filage, la teinture, le tissage, la restauration... Pour valoriser ce maillage, un espace dans la Cité leur est dédié. Il met en relief le « travail à quatre mains » d’Aubusson. La question de l’interprétation et du dialogue entre le projet de l’artiste et le savoir-faire de l’artisan est au centre du propos.

La laine

La tapisserie est avant tout une affaire de laine, isolante, souple et résistante, particulièrement adaptée à la teinture. La récolte de la laine qui provient de la toison du mouton et le tri de la qualité de ses fibres sont la première étape du savoir-faire de la tapisserie.

Après avoir été triées par type et qualité de fibres, les toisons passent par différents traitements de préparation avant de pouvoir être filées. Le lavage de toison est une étape supplémentaire dans la préparation de la laine car, à l’état brut, celle-ci contient de 30 à 70 % de graisse et d’impuretés. Le lavage s’opère en deux étapes : le louvetage, traitement à sec pour dépoussiérer la laine puis la laine est passée dans une série de bains d’eau chaude, de savon et parfois de soude ou d’une autre base dégraissante. La laine est ensuite rincée et séchée. Enfin, certaines laines peuvent être blanchies chimiquement lors d’une phase d’oxygénation. La laine est enfin prête pour être transformée par le filateur.

https://vimeo.com/channels/aubussonfelletin/52840038
Un volet de la série Les Patrimoines cachés d’Aubusson, réalisé par Romain Evrard et produit par la Communauté de communes Aubusson-Felletin.
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Le rôle du filateur est de sélectionner les laines les mieux adaptées au tissage, avant de fabriquer un fil correspondant aux exigences de qualité de la tapisserie d’Aubusson. La première étape du filage est le cardage où la laine est démêlée en passant dans les tambours de la carde, comme nous le montre Valentine Vermeil avec Le Pull.
Garnie de très fines pointes d’acier et tournant à grande vitesse, la carde permet de diviser et paralléliser les fibres de laine. On obtient alors les mèches et les rubans de laine qui seront transformés en fils. Il s’agit de les étirer sur les métiers à filer pour les affiner progressivement. À cette étape, le fil obtenu n’est pas solide et peut-être déchiré simplement en tirant dessus. C’est la torsion que le fil subit ensuite avec un ou deux autres brins qui permet d’améliorer sa résistance et de le rendre plus régulier (les fils retors). Fin, assez élastique et retors, le fil obtenu est généralement blanc ou écru (sauf dans le cas de laines naturellement brunes ou noires) et peut alors passer au bain de teinture.

https://vimeo.com/channels/aubussonfelletin/46608113
Un volet de la série Les Patrimoines cachés d’Aubusson, réalisé par Romain Evrard et produit par la Communauté de communes Aubusson-Felletin.
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Le carton

Métamorphoses. Le Palais de Circé
Carton de Jean-Baptiste Oudry, fin du XVIIIe siècle.
Photo : Jean-Michel Péricat
© Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson

Le carton constitue le support de travail des lissiers : il s’agit d’un modèle, adapté aux dimensions de tissage, qui sert à réaliser une tapisserie, qu’elle soit murale, au sol ou d’ameublement. Inversé gauche-droite, car les lissiers tissent sur l’envers, il est glissé sous les fils de chaîne du métier à tisser et guide l’artisan tout au long du tissage. Au fur et à mesure du tissage, le carton peut être plié — comme le montre les marques de pliure sur le carton Métamorphoses, Le Palais de Circé de Jean-Baptiste Oudry —, épinglé au métier à tisser et subit donc des dégradations.

Les cartonniers sont les maîtres du langage graphique de la tapisserie. À l’origine, les peintres fournissent des modèles sous forme d’huiles ou de gouaches, ou encore de peintures en grisaille, laissant au soin des ateliers l’adaptation de la maquette aux dimensions de la tapisserie.
C’est une réécriture de l’œuvre originale adaptée aux spécificités de la technique de la tapisserie, qui donnera des indications de tissage au lissier.

Au XXe siècle, le renouveau de la tapisserie, porté par Jean Lurçat, modifie la méthode d’élaboration des cartons. L’œuvre peut être traduite en codes graphiques ; les couleurs peuvent être remplacées par des numéros sur le carton. Chaque numéro correspond alors à une couleur de laine provenant de l’assortiment en chapelet obtenu grâce aux recherches d’un coloriste.

De nombreux artistes se sont formés à l’écriture du carton, devenant ainsi de véritables « peintres-cartonniers » intégrant la matérialité de la laine dans leur processus de création. À partir des années 1980, du rang de simple modèle, le carton a parfois pris le statut d’œuvre artistique. Certaines ventes publiques ont reflété cette évolution avec des cartons dont le prix de vente dépassait parfois leur double tissé.

Aujourd’hui, même si les cartonniers restent d’habiles dessinateurs, la plupart des cartons sont réalisés au moyen d’impressions numériques ou de tirages photographiques.

La teinture

https://vimeo.com/channels/aubussonfelletin/45834451
Un volet de la série Les Patrimoines cachés d’Aubusson, réalisé par Romain Evrard et produit par la Communauté de communes Aubusson-Felletin.
© Droits réservés

À l’opposé des procédés industriels de teinture, l’artisan teinturier travaille à la main, utilisant la trichromie visuelle : il crée la nuance désirée en ajoutant progressivement les pigments en poudres des couleurs primaires et de noir, sans aucune machine.

À Aubusson, le teinturier mène une véritable recherche de nuances qu’il produit en petites quantités. Cette petite production de teintes très spécifiques correspond aux besoins de la tapisserie de basse lisse (métier à tisser dont la nappe de fils de chaîne est horizontale).

Dans le cas où l’artiste numérote son carton d’après une gamme de laines déjà teintes, le travail du teinturier est facilité. Sa nouvelle teinture sera exécutée sur un support (laine) égal à l’échantillon de base. Mais lorsque l’artiste fournit un échantillon couleur sur papier ou toile, la tâche du teinturier est plus délicate. Il devra mesurer le décalage entre une couleur (gouache ou huile) et un produit de teinture sur un support laine. On parle même de coloriste, tant la précision du teinturier lui permet de reproduire exactement la teinte recherchée par le lissier ou l’artiste.
Conformément à l’exigence de la création artistique, le coloriste peut proposer une palette de teintes presque infinie, réalisée à partir des seuls pigments des trois couleurs primaires.
L’artisan ne se fie qu’à son œil, à son expérience de la chimie et à ses gestes sûrs pour obtenir les couleurs désirées. Il est le seul juge des ajouts de colorants, par petites touches, et des temps de « cuisson » ; son expertise doit en effet garantir également la durabilité de la couleur dans le temps.

À l’occasion d’un reportage sur la manufacture Tabard en 1945, Robert Doisneau réalise plusieurs clichés sur les différents maillons de la filière. Il nous montre ainsi le séchage de la laine après la teinture et une femme en train de filer la laine pour en faire des bobines.

Le tissage

La tâche du lissier est de mettre en laine l’œuvre de l’artiste. Cet artisan d’art allie compétences techniques (les gestes artisanaux du tissage) et artistiques, mises en œuvre dans la traduction textile, l’interprétation par la recherche des combinaisons de fibres et de couleurs. Ce « harpiste », comme l’appelait Jean Cocteau jongle avec ces deux arts, pour offrir une œuvre où matière, chaleur, contraste, texture et variation jouent sur l’imaginaire et les émotions.

Il n’y a rien de plus noble qu’une tapisserie. C’est notre langue traduite dans une autre, plus riche, avec exactitude et avec amour. C’est un mélodieux travail de harpiste. Il faudrait les voir, nos harpistes, jouant sur les fils à toute vitesse, tournant le dos au modèle, allant le consulter, revenant jouer leur musique de silence.

(Tapisserie d’Aubusson : Jean Cocteau, éditions SETA, Aubusson, 1983)

Le lissier est l’artisan tapissier qui exécute le tissage sur un métier à tisser. Son nom provient du terme « lisse », qui désigne une cordelette fixée sur un fil de chaîne pour le relier à une « marche » (pédale) actionnée avec le pied pour écarter les fils pairs et impairs de la chaîne, ce qui permet de passer les fils de trame (une tapisserie étant réalisée par le recouvrement total d’une chaîne par une trame) à l’aide d’une flûte, généralement en bois.

Sur métier de basse lisse, horizontal donc, tel qu’on peut le voir sur l’une des photographies réalisées par Robert Doisneau en 1945, le lissier tisse sur l’envers de la future tapisserie ; il ne peut vérifier son travail que partiellement (la tapisserie est enroulée au fur et à mesure de la progression) en plaçant un miroir entre les fils de chaîne du métier et le carton qui guide le tissage. La tapisserie d’Aubusson garde ainsi son mystère tout au long du tissage. Le lissier et l’artiste ne découvrent leur œuvre dans sa totalité qu’au moment où ils coupent les fils de chaîne pour libérer la tapisserie au cours de la « tombée de métier ». Reste la phase de finition avec la couture des bords et des relais, les interruptions de tissage dues aux changements de couleurs.

La relation entre l’artiste et le lissier est le gage d’une production de qualité. Aubusson a toujours été le lieu du dialogue entre le geste et la création la plus contemporaine. Les tapisseries sont des œuvres à quatre mains, deux signatures, fruit de la collaboration étroite entre un lissier artisan d’art et un créateur, qu’il soit peintre, plasticien, designer, architecte ou décorateur.

https://vimeo.com/channels/aubussonfelletin/45497533
Un volet de la série Les Patrimoines cachés d’Aubusson, réalisé par Romain Evrard et produit par la Communauté de communes Aubusson-Felletin.
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Temps et restauration

La restauration des cartons anciens est indispensable à la compréhension de la production de tapisseries au cours des siècles et permet l’étude de l’évolution de l’œuvre, du carton de l’artiste à l’œuvre tissée.

Les cartons subissent des dégradations dues à leur utilisation répétée et ont parfois été découpés pour prélever un élément de décor ou des personnages, servant de pochoirs pour de nouvelles créations.
De la même façon que pour les tableaux, la conservation et la restauration des cartons anciens, souvent redécouverts au hasard dans les greniers, nécessitent l’intervention de restaurateurs experts.
À Aubusson, l’Atelier-musée des cartons de tapisserie permet de découvrir une collection ancienne de cartons et un savoir-faire de restauration au sein d’un atelier traditionnel reconstitué.

La restauration de tapisserie est sans doute le savoir-faire le plus méconnu des étapes de la vie d’une tapisserie. Sophie Zénon s’est attachée, dans une série de photographies intitulée Les Mains d’Aubusson, à explorer les savoir-faire et les gestes d’Aubusson, y compris au sein des ateliers de restauration.

https://vimeo.com/channels/aubussonfelletin/46227307
Un volet de la série Les Patrimoines cachés d’Aubusson, réalisé par Romain Evrard et produit par la Communauté de communes Aubusson-Felletin.
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Le restaurateur donne une nouvelle jeunesse, nettoie, ravive les couleurs ou encore retisse les parties détériorées de tous types de tapisseries murales, de mobilier ou de tapis. Spécialiste de la rentraiture, il reconstitue à l’aiguille de la chaîne ou de la trame sur des parties usées, détruites ou coupées. Il peut rénover ou même rattraper des réparations très anciennes, mal réalisées ou avec des colorants instables.

Le pôle professionnel de la Cité internationale de la tapisserie accueille l’atelier de restauration du Mobilier national, l’un des deux ateliers de restauration de tapisseries publics en France.

https://vimeo.com/channels/aubussonfelletin/47723991
Un volet de la série Les Patrimoines cachés d’Aubusson, réalisé par Romain Evrard et produit par la Communauté de communes Aubusson-Felletin.
© Droits réservés

Transmission & Formation

Veiller à la transmission des savoir-faire d’interprétation et de tissage est une autre des missions de la Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson.
Ce n’est ainsi pas tout à fait un hasard si elle s’est installée dans les anciens locaux de l’École nationale d’art décoratif (ENAD) d’Aubusson, créée en 1884. Cette dernière fait partie, avec Limoges et Paris, des trois premières écoles nationales d’art décoratif qui ont ouvert leurs portes en France à la fin du XIXe siècle. Ses blasons sont représentés dans la partie supérieur de la tapisserie Aurore ou les trois ENAD, tissée, d’après Charles Genuys, par des élèves de cette même école.

En 2010, pour la première fois depuis 20 ans, une formation de lissiers a été mise en place par la Cité pour préserver ces savoir-faire, aboutissant à l’ouverture de nouveaux ateliers en 2013-2014 et contribuant au maintien de l’emploi dans les manufactures existantes. Métier d’art exigeant, des formations professionnelles de lissiers se sont installées progressivement à Aubusson. Ainsi en 2016, est mis en place un brevet des métiers d’art « Arts et techniques du tapis et de la tapisserie de lisse » au sein duquel les élèves-lissiers suivent à la fois des enseignements professionnels et des enseignements généraux.

Dans sa série de portraits Les Mains d’Aubusson, Sophie Zénon souligne à juste titre la vivacité et l’importance des savoir-faire et leur renouveau en tissant un lien entre une génération porteuse d’avenir et les « Anciens », détenteurs des secrets de fabrication.

Un espace pour la formation des lissiers intègre la Cité internationale de la tapisserie ; il est installé dans les ateliers de l’ancienne École nationale d’art décoratif qui bénéficiaient d’une lumière zénithale grâce à un plafond de verrières laissant diffuser la lumière du jour sans créer d’ombre sur le métier à tisser lorsque les apprentis se penchaient dessus. Pour les nouveaux ateliers, les architectes ont retenu une solution technologique originale : en prenant appui sur la structure métallique existante, ils ont imaginé un système par projection d’éclairage de qualité « lumière du jour » vers le plafond afin d’obtenir par réverbération une lumière zénithale propice au tissage.

Pour accompagner ce mouvement de relance de la création contemporaine à Aubusson et favoriser la création d’entreprises, deux ateliers ouvrent au sein de la Cité, gérés par la pépinière 2Cube. Ils accueillent de jeunes professionnels et porteurs de projets innovants d’art tissé ou relevant des arts textiles, dans le domaine du luxe et de la décoration, thématiques de l’univers Aubusson.
Un autre atelier dans lequel tient un métier à tisser de dimension exceptionnelle (7,60 mètres) est mis à disposition de tout lissier qui en fera la demande pour la réalisation de commandes de grandes tailles.

Le centre de ressources qui prend place dans la Cité internationale de la tapisserie réunit les fonds de l’actuel centre départemental, créé en 1981, et de la bibliothèque de l’ancienne École nationale d’art décoratif. Ces deux fonds comptent environ 6000 livres chacun et se composent également de plusieurs milliers de dossiers thématiques par artiste ou par sujet. Cet espace est ouvert à tous, sur rendez-vous, et les fond sont consultables uniquement sur place.
Le centre de documentation de la Cité occupe l’ancienne bibliothèque de l’école, dont le mobilier est intégralement conservé.

La Cité internationale de la tapisserie est partie prenante de plusieurs réseaux de recherche sur l’art textile. Elle dispose d’un conseil scientifique constitué de chercheurs, conservateurs et spécialistes français et étrangers qui se réunissent chaque année à Aubusson.

Métier à tisser
Photo : Patrick Guillot
© Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson

Renouveau & Création contemporaine

La Cité internationale de la tapisserie mène une politique active en matière de création contemporaine : appels à création annuels depuis 2010, résidence d’artistes, workshop et projets à partenariats élargis.

Thomas Bayrle, Pietà for the World War I
Maquette ; collection : Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson.
© ADAGP, Paris, 2019.

La Cité lance un projet d’édition déléguée, en partenariat avec la galerie Ymer & Malta (Paris), pour l’édition d’une mini-collection de mobilier et de pièces de décoration. L’objectif est de générer de l’activité dans les ateliers de la région limousine à travers des commandes de pièces porteuses d’innovation et de modernité en s’appuyant sur un métier d’art traditionnel.

La Cité lance également un projet de tapisserie monumentale à l’occasion du centenaire de la Grande Guerre, en partenariat avec le Comité du Monument national du Hartmannswillerkopf situé dans le Haut-Rhin. Grâce au mécénat, la Cité de la tapisserie a intégré dans ses collections une maquette du peintre allemand Thomas Bayrle (né en 1937), pionnier du pop art. Cette Pietà, constituée d’une multitude de crânes, donne naissance à une immense tapisserie de 20 m² exécutée selon les savoir-faire et les techniques de la tapisserie d’Aubusson. Intitulée Pietà for the World War I, elle doit être présentée à travers le monde.

Au sein de la Cité internationale de la tapisserie, un espace est dédié à la présentation des maquettes d’artistes ou des tapisseries tout juste tombées du métier issues des appels à projets, lancés chaque année depuis 2010. L’accrochage est constamment renouvelé, en mouvement, en fonction des expositions pour lesquelles les œuvres sont demandées, en France et à l’étranger, et de l’avancement des tissages des œuvres primées.
Les appels à création contemporaine de la Cité sont organisés en deux phases. Dans un premier temps, les finalistes sélectionnés selon leur intention artistique présentent leur projet devant un jury composé à parité de spécialistes et d’élus. Puis, un marché de tissage est lancé afin de mettre en concurrence les lissiers et leur interprétation du projet artistique. Ceci afin d’obtenir une œuvre à quatre mains, œuvre duelle de l’artiste et de l’artisan.

En 2010, Nicolas Buffe est le premier lauréat de cet appel à création contemporaine ; il s’inscrit pleinement dans le renouveau contemporain de la tapisserie d’Aubusson avec son œuvre Peau de licorne. Cette œuvre revisite le mythe de la licorne, sujet légendaire de nombreuses tapisseries du Moyen Âge, et fait bien sûr référence à la tapisserie de la Dame à la licorne, emblème du patrimoine de la tapisserie datant de la Renaissance française. La licorne de Nicolas Buffe est cependant bien différente de sa lointaine source ; délaissant le mythe et l’archaïsme, elle renaît de façon surprenante grâce au dessin et à l’ornementation. Nicolas Buffe propose un symbole fort pour le renouveau d’une technique ancestrale et peut dire qu’il « [a tué] la bête afin d’en faire une peau en tapisserie d’Aubusson ».

Travailler à Aubusson, c’est mettre le doigt sur toute l’histoire de la tapisserie en France et m’inscrire de même dans cette histoire en lui donnant un coup de pied (avec tout le respect que je lui dois...) pour la faire pénétrer dans mon présent et mon plaisir.

(Nicolas Buffe)

Ainsi, selon les thématiques (tapisserie à l’ère du mouvement, mobilier design en Aubusson, les nouvelles verdures d’Aubusson, matrice-tapisserie...), les artistes primés à Aubusson mettent en avant le dialogue entre la tapisserie d’Aubusson et la création contemporaine.