La Nuit des Orpailleurs L’un des deux piliers...

Véronique Bréger, La Nuit des Orpailleurs, Les Ardents Éditeurs, 2009, p. 66-67.

© Les Ardents éditeurs

L’un des deux piliers venait de parler. Casquette à carreaux, pantalon en velours côtelé et veste sans forme couvrant une chemise à la couleur indéfinissable. Le personnage reposa son verre vidé d’un trait. Il ressemblait à un épouvantail chahuté par le vent.
— Qu’est-ce que tu racontes, Maurissou ?
— Je dis que l’ami d’la dame, il a pas fait une affaire.
Le petit homme chauve haussa les épaules en signe d’incompréhension.
— Arrête de colporter n’importe quoi.
— C’est pas n’importe quoi. Je serais à la place du jeunot d’la capitale, j’aurais pas mis mes sabots dans ce château.
— Un château !
J’imaginai Félix affublé d’une paire de galoches et d’une couronne en or.
— Oui madame, continua l’épouvantail en se redressant.
S’il ne s’étalait pas par terre il aurait de la chance. Il s’avança droit comme un i vers ma table et s’assit en face de moi sans préambule.
— Je connais le domaine de La Badie. Par chez nous, on l’appelle le château.
— C’est une grosse maison bourgeoise, intervint le petit homme chauve.
— N’empêche, château ou maison je serais votre ami, j’y resterais pas une seconde de plus.
Je renonçai à toute politesse et je dévorai mes œufs sous l’œil goguenard de mon vis-à-vis.
— Pourquoi ?
— C’est un endroit maudit ! Hanté par des fantômes !
J’eus du mal à réprimer un sourire. J’engouffrai un morceau de pain.
— Tu devrais rentrer chez toi, Maurissou.
— J’ai peut-être bu, mais je ne suis pas fou. S’il y a des fantômes au château, c’est parce qu’il y a eu des morts. Même qu’y paraît que c’était pas beau à voir.
— Laisse madame manger tranquille.
L’épouvantail Maurissou se pencha vers moi. Je dus produire un effort de titan pour ne pas reculer face à l’odeur alcoolisée de son haleine. Il parlait sur un ton propre aux confidences. Sa voix baissa d’un ton.
— Dites à votre ami qu’il parte loin du château. Il ne faut pas réveiller les fantômes du passé.
— Cela suffit Maurice ! Tes histoires ne font rire personne.
L’abandon du diminutif ressemblait à un appel au retour à la raison. Maurissou/Maurice fit une grimace. Il renifla. Je crus qu’il allait cracher par terre. Il n’en fit rien. Au lieu de cela, il sortit un antique stylo à bille de sa vareuse. Il saisit ma carte et inscrivit, d’une écriture penchée d’écolier des années trente, les étapes de la route à suivre pour aller jusqu’au château hanté. Je le remerciai en avalant une ultime bouchée des meilleurs œufs au plat de ma vie. L’autre m’adressa un signe de la tête puis il se dirigea vers la porte.

Véronique Bréger, La Nuit des Orpailleurs (L’un des deux piliers...)
© Les Ardents éditeurs

L’œuvre et le territoire

Dans un bar-restaurant de Coussac-Bonneval, un pilier de bar met en garde Évi sur le domaine de La Badie où son ami réside : la maison bourgeoise serait hantée...

À propos de La Nuit des Orpailleurs

La Nuit des Orpailleurs est le premier roman d’une trilogie de Véronique Bréger traitant de sa région natale. Il se déroule en partie à Limoges et dans le sud de la Haute-Vienne.

Un secret enfoui dans la mémoire des hommes. Une série de meurtres inexpliqués. Une course poursuite dans les mines d’or du Limousin à la recherche d’un trésor inestimable.

Lorsqu’Évi Marc, agent de recherches privées au caractère bien trempé, se rend dans le Limousin suite à l’invitation de son ami Félix, elle ne se doute pas de ce qui l’attend.

Le jeune homme a élu domicile dans une demeure aux allures de musée. Bâtie aux abords d’une ancienne mine d’or, elle semble être le théâtre d’une multitude d’événements. Lorsque les sous-sols environnants se mettent à attirer brusquement les convoitises, l’instinct d’Évi l’informe d’une menace.

Que s’est-il passé dans ses murs en 1929 ? Quels sont les liens avec le présent ? Qui se cache derrière le gardien de la forêt ? Pourquoi d’anciens légionnaires se transforment-ils en spéléologues ?

Héroïne malgré elle, Évi va devoir affronter des forces insoupçonnées qui l’entraîneront aux frontières de l’imaginable.

(Les Ardents Éditeurs)

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