Y a pas d’bon Dieu L’Hôtel des Trois Marchands...

Jean Anglade, Y a pas d’bon Dieu, Presses de la Cité, 1993, p. 47-48.

© Presses de la Cité, un département de Place des éditeurs, 1993

L’Hôtel des Trois Marchands, cependant, nageait en pleine prospérité. Chaque fin de semaine, une clientèle assurée occupait les chambres : celle des officies venus de La Courtine oublier les rigueurs de la vie militaire. A deux lieues de Sornac, le camp avait depuis 1904 transformé ce vieux petit bourg d’un millier d’habitants, enfoui dans ses genêts, ses houx et ses bruyères, sans électricité, ni gare, ni téléphone, en une agglomération de dix mille résidents, temporaires mais sans cesse renouvelés, reliée par le train à Ussel et à Guéret.

La Courtine avait conservé ses fermes de culture et d’élevage ; mais le commerce s’y était développé d’une façon miraculeuse. Particulièrement celui des débits de boisson, puisqu’on en comptait à présent une centaine. Certains dimanches soir, les rues étaient remplies de viandes saoules qui rentraient aux quartiers en zigzaguant. Tout le long de l’année, pour s’y exercer aux guerres futures, des régiments affluaient, les uns par chemin de fer, d’autres à pied. Ceux-ci, venant de Tulle ou de Limoges, traversaient Sornac au pas cadencé, musique en tête, applaudis par les habitants. Des semaines durant, ils crapahutaient parmi les six mille hectares de ravins, de bosses, de bois, de broussailles mis à leur disposition ; tiraillaient au lebel, à la mitrailleuse et au canon ; se nourrissaient de lentilles, de haricots, de biscuits vermoulus. Mais le dimanche, ils se répandaient dans les cent bistrots. C’était dans La Courtine un 14 Juillet perpétuel : pantalons garance, vareuses indigo, défilés, drapeaux, trompettes, cavaleries, Sambre et Meuse, Fanfan la Tulipe, Auprès de ma blonde.

Jean Anglade, Y a pas d’bon Dieu (L’Hôtel des Trois Marchands...)
© Presses de la Cité, un département de Place des éditeurs, 1993

L’œuvre et le territoire

L’auteur nous propose une brève description de La Courtine, qui doit son essor à sa fonction militaire. La création du camp en 1904 a grandement modifié la physionomie du village.

Pierre Poitevin lui aussi juge de façon positive et bénéfique la construction du camp pour le bourg de La Courtine :

Cette énumération terminée, disons combien une visite au camp offre d’attrait pour le touriste jaloux d’admirer non seulement les délicieux paysages de cette région, mais aussi les riantes localités qui les décorent.

La Courtine doit d’autant mieux figurer sur l’itinéraire d’un voyage d’agrément au Plateau Central que, née d’hier, alors qu’il y a trente ans elle n’était qu’une humble bourgade enfouie dans ses genêts, ses houx et ses bruyères, ignorant l’électricité, le chemin de fer, le téléphone, la T. S. F., etc., elle est maintenant dotée de tout cela et s’est en peu d’années et presque subitement transformée, comme sous la baguette d’une fée, en une coquette et pimpante cité, au contact de nos gais soldats qui lui ont apporté, avec une vie nouvelle, l’aisance et la prospérité.

Le visiteur admirera certainement les constructions édifiées pour les officiers et sous-officiers permanents et pour les ouvriers civils, véritables villas de ville d’eau, d’une allure élégante et moderne et assorties de tout le confort. Rien n’y manque et il faut louer le génie militaire du bon goût avec lequel il a su varier le style architectural de ces jolies maisons.

Pierre Poitevin, La Mutinerie de La Courtine : les régiments russes révoltés en 1917 au centre de la France, Payot, 1938, p. 196.

À propos de Y a pas d’bon Dieu

Ce roman, qui se veut inspiré de faits historiques, raconte l’histoire de Jeanne, enfant trouvée, recueillie par un curé du plateau de Millevaches, qui devient servante dans un hôtel de Sornac, en Corrèze. Un jour, un coiffeur de La Courtine la demande en mariage, sans que cela suscite son enthousiasme...

Elle se dégagea et le quitta, lui lançant un regard soupçonneux. Elle se demanda s’il ne méditait pas de l’embaucher dans sa boutique, à La Courtine, qui avait mauvaise réputation à cause d’un dicton : Qui va à La Courtine, mal y dîne.

Jean Anglade, Y a pas d’bon Dieu, Presses de la Cité, 1993, p. 53.

Sans illusions, elle accepte sa proposition et part pour ce vieux petit bourg. C’est à cette époque que de nombreux soldats russes, échauffés par la Révolution bolchévique dont on craint voir les idéaux prospérer parmi l’armée française, sont éloignés du front et envoyés en Creuse. Le destin de Jeanne rencontre alors celui d’un des meneurs de la mutinerie de la Courtine.

Dans son récit documenté de l’événement, le journaliste Pierre Poitevin évoque cette histoire :

Avec les derniers mutins, leur chef Globa est arrêté par trois lanciers loyalistes, loin du camp, sur la route de Saint-Setiers, alors qu’il tentait de s’enfuir avec quelques autres membres du Soviet. Sous bonne escorte, il est conduit à La Courtine, en passant par Sornac. Il n’opposa pas de résistance. Mais quelle ne fut pas la surprise des personnes présentes de voir dans la petite troupe des prisonniers une femme française. Cette dernière, bien connue à La Courtine, était mariée et son mari combattait sur le front. Dès avant la bataille, elle avait été rejoindre Globa dans le camp et elle partageait sa vie. Lorsque le meneur fut pris, en arrivant à La Courtine, par un chemin dérobé, elle regagna son domicile.

Pierre Poitevin, La Mutinerie de La Courtine : les régiments russes révoltés en 1917 au centre de la France, Payot, 1938, p. 157.

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